Être et Appartenir

Des œuvres d’art saisissantes nous incitent à réfléchir à la façon dont nos propres histoires contribuent à l’évolution des sphères privées et publiques.

FAHMIDA SULEMAN ET SILVIA FORNI
6 juillet 2023
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L’exposition Être et Appartenir : Artistes contemporaines du monde islamique et au-delà s’articule autour du besoin d’accorder aux femmes une place en tant que commentatrices à part entière du monde dans lequel nous vivons. Comme dans de nombreuses autres sphères de la vie professionnelle, les femmes sont sérieusement sous-représentées dans le monde de l’art. Les données recueillies en 2017 par le National Museum of Women in the Arts montrent que les œuvres réalisées par des femmes ne représentent que 3 à 5 % des grandes collections permanentes aux États-Unis et en Europe. Le pourcentage d’œuvres d’art réalisées par des femmes vendues à l’international par des sociétés de vente aux enchères entre 2007 et 2017 est lui aussi décourageant : seulement 4 %.

La situation semble vouloir s’améliorer. Lors de la Biennale de Venise de 2019, les femmes artistes étaient plus nombreuses que leurs confrères masculins – une première dans les 58 éditions de la manifestation. En 2017, l’artiste britannique Lubaina Himid, une des artistes représentées dans Être et Appartenir, a été la première femme de couleur à recevoir le prestigieux prix Turner et aussi la personne la plus âgée depuis la création du prix en 1984. L’ironie de la chose, c’est que son œuvre porte sur l’histoire coloniale, le racisme et la non-visibilité des artistes noir.e.s au sein des institutions culturelles.

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La partie est cependant loin d’être gagnée. Comme en témoigne la récente reconnaissance internationale accordée au mouvement iranien « Femmes, vie, liberté », le silence est souvent le résultat de restrictions sociales et de circonstances politiques. Mais une fois le seuil critique franchi, les femmes s’imposent comme de formidables catalyseurs de changement et leurs messages sont sans équivoque. L’exposition Être et Appartenir insiste sur des expressions nuancées du féminisme intersectionnel par le biais des œuvres de 25 artistes qui aspirent à des changements profonds au sein de leurs sociétés, à leurs conditions.

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Bien qu’un grand nombre de ces artistes se réclament de cette mouvance, leurs perspectives incarnées ne limitent pas leurs réflexions aux « mondes des femmes ». Plusieurs œuvres abordent indéniablement des thèmes comme la féminité, le corps et le regard masculin, mais le projet dans son ensemble conteste aussi la réduction de ces perspectives genrées à de simples représentations réflexives qui confinent les femmes dans des espaces domestiques. Les œuvres réunies dans l’exposition s’articulent autour des notions de chez soi, migration, déplacement, liberté, politique, guerre, patriarcat, racisme, genre et sexualité, droits LGBTQIA+, spiritualité et religion, violence genrée, colonialisme et réalités postcoloniales.

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La décision de souligner le travail de femmes originaires d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Asie (centrale, du sud et du sud-est) est mûrement réfléchie. Souvent présentée sous l’étiquette controversée de « monde islamique », la région englobe une multiplicité de nations où la majorité des habitant.e.s privilégiaient, et dans la plupart des cas privilégient toujours, diverses expressions de l’islam et de la culture islamique, mais qui comprend également des personnes d’autres religions qui cohabitent avec leurs voisin.e.s musulman.e.s. Les artistes représentées dans l’exposition ne sont pas toutes musulmanes et la majorité d’entre elles vivent aujourd’hui en Amérique du Nord ou en Europe.

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Les œuvres saisissantes réunies dans l’exposition nous incitent à examiner de quelles manières nos histoires personnelles nous distinguent de nos familles et nos communautés tout en nous y rattachant ; à réfléchir à la façon dont ces histoires nous définissent en tant qu’individus et intervenant.e.s politiques, et nous permettent de trouver de la beauté dans la douleur ou d’exprimer l’indicible. Elles évoquent des thèmes qui ne se limitent pas à des histoires personnelles, mais qui ont le pouvoir d’éveiller des résonances et d’inspirer quiconque accepte la complexité de l’expérience humaine.

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Traduction d’un extrait de l’ouvrage Being and Belonging: Contemporary Women Artists from the Islamic World and Beyond publié dans le cadre de l’exposition.