La « déesse » et le Musée : Derrière les étiquettes
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Je poursuis ici l’histoire d’un des fleurons des collections du Musée royal de l'Ontario (ROM). Pour plus d’informations, voir le projet de recherche sur la déesse en ivoire du ROM.
Dans mes deux derniers articles consacrés à la « déesse » du Musée (Les premières années et La réaction du monde muséal), j’ai abordé l’histoire de la figurine du ROM depuis les années 1930 jusqu’à nos jours. Je vais maintenant me pencher sur l’évolution des significations qu’elle en est venue à incarner au fil des ans. Au cours des décennies qui ont suivi son apparition, la figurine a été qualifiée de multiples façons, lui conférant plusieurs identités différentes et parfois contradictoires. Chaque nouvelle incarnation a suscité un regain d’intérêt et attiré un nouveau public.
Un fragment du passé minoen
Au moment de son acquisition en 1931, on pensait qu’il s’agissait d’une antiquité datant du minoen moyen III (début de la période néopalatiale) de l’âge du bronze égéen, vers 1600 avant notre ère. À l’époque, les objets de cette période étaient très prisés. La civilisation minoenne n’avait été découverte que quelques décennies plus tôt, lorsque Arthur Evans a entrepris les fouilles à Cnossos en 1900. Cette figurine était hors du commun. Il s’agissait d’un vestige rare, finement sculpté dans l’ivoire et exceptionnellement bien conservé. Elle représentait un personnage qui n’avait jamais été vu auparavant, contribuant ainsi à la compréhension de la culture minoenne. C’est la combinaison de tous ces aspects qui a fait de cette statuette une acquisition de premier ordre pour le Musée.
La rareté et le caractère inédit de la figurine sont à l’origine de sa reproduction dans des publications telles que The Palace of Minos. Ils sont également à l’origine des controverses lorsqu’elle a été qualifiée de contrefaçon du 20e siècle. Son authenticité aurait dû être facile à prouver ou à réfuter, puisqu’il s’agit simplement d’établir une datation empirique, mais comme vous l’aurez compris, établir une date est loin d’être simple.
Une acrobate du saut au-dessus d’un taureau
Son costume inhabituel a permis d’identifier cette figurine comme une acrobate pratiquant le saut au-dessus d’un taureau. C’est ainsi qu’elle a été décrite par Charles Seltman (antiquaire et maître de conférences à l’Université de Cambridge), lorsqu’il l’a vendue au ROM en 1931 ainsi que dans son ouvrage de référence Women in Antiquity (1956), où son illustration s’accompagnait de la légende « Minoan Torera ». La large ceinture et la braguette ressemblaient à celles portées par les acrobates du saut au-dessus d’un taureau (généralement des hommes) représentés sur des coupes, des fresques et des statuettes minoennes. La plus célèbre fresque est sans conteste la scène de taurokathapsia, ou saut au-dessus d’un taureau, provenant du palais de Cnossos (aujourd’hui conservée au Musée archéologique d’Héraklion).
Scène de taurokathapsia, fresque provenant du palais de Cnossos reconstituée par Émile Gilliéron (père). Cette reproduction à l’aquarelle de la fresque a été réalisée par Piet de Jong (ROM 938.66.1)
Photo : © ROM
Ce lien avec le taurokathapsia a incité plusieurs chercheurs précurseurs à s’appuyer à la fois sur les vestiges minoens et sur des parallèles ethnographiques avec d’autres cultures pour déterminer comment se déroulait le rituel minoen, quelle était sa signification et où il avait lieu.
Mais la statuette du ROM représentait bien plus qu’une simple acrobate. Il s’agissait clairement d’une figure féminine et son costume alliait la tenue d’un homme pratiquant le saut au-dessus d’un taureau à un corset rappelant les corsages portés par les femmes dans d’autres représentations minoennes. Arthur Evans avait déjà conclu que les personnages à la peau blanche de la scène de taurokathapsia de Cnossos n’étaient pas des hommes (malgré leur costume), mais des jeunes filles. Seul le personnage à la peau brun-rougeâtre était un acrobate masculin. Evans estimait que les Minoens, suivant la convention de l’art égyptien ancien (et de l’art grec ultérieur), représentaient les femmes à la peau blanche et les hommes à la peau foncée. La statuette à la poitrine généreuse du ROM semblait confirmer l’existence d’acrobate féminine de la taurokathapsia.
L’identification par Evans de jeunes filles dans la fresque a été remise en question – notamment depuis sa restauration par Émile Gilliéron (père). Elle a également été largement acceptée et utilisée pour illustrer l’égalité des femmes dans la société minoenne. Ce sujet a suscité un vif intérêt dans le débat féministe. L’étude de la conception des rôles de genre en Crète à l’âge du bronze constitue un axe de recherche récemment exploré. Un autre domaine de recherche connexe est celui des costumes et des vêtements minoens ; l’idée selon laquelle les jeunes filles minoennes se travestissaient en portant des « braguettes » est particulièrement répandue.
Une déesse minoenne
Sir Arthur Evans est le premier à qualifier la statuette de déesse et la baptise « Notre-Dame des Sports ». Selon lui, bien qu’elle soit vêtue à la manière d’une acrobate de la taurokathapsia, son physique l’empêchait d’être une athlète. Par conséquent, elle devait être la « patronne de l’arène du saut au-dessus d’un taureau ». En tant que déesse associée à ce rituel, elle incarnait un aspect particulier de la Grande Déesse Mère qu’Evans avait déjà identifiée à partir d’autres objets crétois. La plus connue des représentations de la Grande Déesse Mère est sans doute la Déesse aux serpents connue grâce à une figurine en faïence peinte (aujourd’hui conservée au Musée archéologique d’Héraklion) mise au jour par Evans en 1903 dans le temple à Cnossos.
L’importance de la Déesse Mère minoenne a été soulignée dans tous les ouvrages de référence sur la religion de l’âge du bronze. La « déesse » du ROM a également été utilisée pour étayer la théorie selon laquelle le saut au-dessus d’un taureau minoen était un rituel religieux en l’honneur de la Grande Déesse Mère. Le mythe grec du Minotaure a été interprété comme une référence à cette pratique religieuse transmise à travers les âges.
Cependant, outre la Grande Déesse Mère, de nombreux chercheurs ont souligné l’existence d’un dieu juvénile dans la religion des Minoens. Selon Evans, la déesse mère minoenne et le dieu juvénile étaient les précurseurs du couple mère-fils présent dans d’autres croyances religieuses, notamment la Vierge Marie et son fils Jésus chez les chrétiens. Cette supposée influence sur le christianisme pourrait expliquer le choix du surnom de « Notre-Dame des Sports », qui comporte de fortes connotations catholiques, bien qu’il n’était pas catholique.
En plus d’être un élément important de la religion minoenne, « Notre-Dame des Sports » est également considérée comme une Grande Déesse Mère païenne contemporaine et compte un certain nombre d’adeptes parmi les spiritualistes du Nouvel Âge.
Une héroïne locale
La statuette du ROM a même été considérée comme une sorte de symbole de Toronto, notamment lorsqu’elle est apparue en couverture du numéro de 1955 de la revue de l’Université de Toronto Explorations sous les traits de « Déesse-Mère, Notre-Dame des Sports et Muse de la poésie non autorisée bénissant l’arène ».
Une contrefaçon du 20e siècle
Bien sûr, c’est en tant que contrefaçon moderne qu’elle suscite le plus d’intérêt, notamment l’empressement à montrer que musées et experts ont été « bernés ». Tel que noté par Currelly en 1935 lorsque les médias suggèrent que la déesse du ROM pourrait être une contrefaçon :
« Je suis au regret de dire que plusieurs personnes trouvent écho dans la presse en s’en prenant aux objets exposés dans les grands musées… »
Lettre de C.T. Currelly au Dr L. J. Simpson, ministre de l’Éducation de l’Ontario, 6 novembre 1935
La révélation que la statuette est une contrefaçon suscite un vif intérêt en raison de l’intrigue policière qu’elle met en lumière. Démêler cette histoire dans l’arène universitaire et publique a permis à certaines personnes de faire carrière. Outre les articles cités dans le deuxième article de la série, la statuette du ROM a été discutée dans un ouvrage de K. Lapatin (Mysteries of the Snake Goddess: Art, desire and forging of history, 2002), ainsi que dans un documentaire télévisé mettant en scène l’archéologue Sandy McGillivray (The Secret of the Snake Goddess, 2007). En 2012, elle figurait dans une exposition temporaire du ROM consacrée aux faux grecs et romains. Ce projet de recherche repose sur l’idée que, qu’elle soit ou non une contrefaçon, elle porte une histoire fascinante qui mérite d’être racontée.
S’il s’agit d’une contrefaçon du 20e siècle, c’est une création habile qui est le fruit d’un long travail. La statuette constitue un témoignage précieux des goûts et des modes en matière de collectionnisme au début du 20e siècle. Aujourd’hui, la fabrication de fausses antiquités est une activité lucrative. Or, la statuette du ROM montre que, même il y a un siècle, la demande d’antiquités minoennes était encore suffisamment rentable pour que la contrefaçon en vaille la peine. Il est frappant de constater que ce sont les antiquités minoennes, plutôt que celles d’autres périodes, qui étaient particulièrement recherchées à cette époque, grâce aux travaux de sir Arthur Evans et aux découvertes faites en Crète au début du 20e siècle. Je mets en lumière l’influence de la découverte de la civilisation minoenne sur les tendances de l’art et du design du début du 20e siècle dans mon article La création des Minoens.
Il est étonnant de constater à quel point un minuscule artéfact, qui n’est peut-être même pas véritablement ancien, a inspiré de multiples façons des générations. Ce projet de recherche de 2013 permettra-t-il à la statuette de se réinventer ?
Pour en savoir plus
C.L. Cooper (Kate Cooper), « Biography of the Bull-Leaper : A ‘Minoan’ Ivory Figurine and Collecting Antiquity », dans Cooper C.L. (dir.) *New Approaches to Ancient Material Culture in the Greek & Roman World* (Leiden : Brill, MGR 27, 2021). doi:10.1163/9789004440753_005
A. Evans, The Palace of Minos: a comparative account of the successive stages of the early Cretan civilization as illustrated by the discoveries at Knossos. Volume IV: Part I (London: Macmillan and co, 1935). p. 19-48.