La « déesse » et le Musée : La réaction du monde muséal
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Photo d’époque de la statuette en ivoire « minoenne » devant la reproduction à l’aquarelle par Piet de Jong de la fresque minoenne du saut au-dessus du taureau à Cnossos.
Photo : © ROM
Je poursuis ici l’histoire d’un des fleurons des collections du Musée royal de l'Ontario (ROM). Pour plus d’informations, voir le projet de recherche sur la déesse en ivoire du ROM.
En 1931, le ROM achète au prix fort un objet qui allait faire connaître le tout nouveau musée auprès de la communauté universitaire et muséale internationale, ainsi que des visiteurs. Charles Trick Currelly (directeur du ROM de 1914 à 1936) veille à ce que la statuette soit authentifiée par le plus grand expert de la culture minoenne, sir Arthur Evans. Malgré les doutes soulevés par d’autres spécialistes, il persiste à croire que la figurine est un artéfact minoen de grande valeur. Dans son autobiographie I Brought the Ages Home, écrite en 1956, il la qualifie de « l’une de nos acquisitions classiques les plus importantes ».
Dès son entrée au Musée, la déesse « minoenne » occupe une place de choix dans la galerie de l’art grec. Saluée comme l’un des objets les plus beaux et les plus importants de la collection, la statuette se mérite une mention spéciale dans les guides du ROM :
« Les pièces les plus importantes sont les figures en marbre de Vénus la mère et de Vénus génitrice, la statuette en or et en ivoire d’une Crétoise associée au sport rituel du saut au dessus d’un taureau et le loutrophore de Polygnotos. »
Guide to the Galleries of the Royal Ontario Museum, 1931, p. 5.
Malgré la position officielle du Musée, la communauté des spécialistes a manifestement des doutes, non pas parce qu’elle a étudié la statuette, mais parce qu’il n’existe aucune documentation du lieu de découverte archéologique de l’objet. Comme l’écrit en 1931 Evans dans un article paru dans l’Illustrated London News, « La seule chose qu’il a été possible d’établir quant à la provenance de la figurine, c’est qu’elle provient de la Crète, où elle était en possession d’un particulier depuis bon nombre d’années ». La statuette a été comparée à des figurines « minoennes » non attestées dans d’autres collections de musées, dont plusieurs étaient déjà considérées comme des contrefaçons. Cependant, C. R. Wason (conservateur de la collection d’art classique au ROM, 1931-1933), qui a publié la figurine dans le ROM Bulletin de 1932, était convaincu de l’authenticité de la déesse et a déclaré qu’elle « provenait de Cnossos ». Cette revendication de provenance en est venue à faire partie intégrante du folklore du ROM et s’est retrouvée sur les cartels et dans les publications du Musée. Il semble cependant qu’il s’agisse d’une invention (ou d’un malentendu). Le lieu de provenance n’a pas été donné lors de l’achat, non plus que dans la notice consacrée à la figurine par Evans, directeur du chantier de Cnossos, dans son ouvrage The Palace of Minos (1935).
En 1933, la collection d’art grec est installée dans une suite de galeries au deuxième étage de la nouvelle aile du Musée longeant Queen’s Park. Les objets provenant de Chypre et de la Crète de l’âge du bronze se trouvent dans la galerie 3. La déesse occupe le devant de la scène, entourée d’artéfacts minoens authentiques et de répliques d’objets célèbres mis au jour en Crète. Les notes du nouveau conservateur de la collection d’art classique Homer A. Thompson (1933-1947) montrent qu’il a effectué un examen minutieux de la statuette, probablement en raison des questions soulevées par les médias en 1935 (voir le premier article de cette série). Il a également examiné d’autres objets minoens pour établir des parallèles iconographiques et communiqué avec d’autres musées qui possédaient des déesses « minoennes ». Il semble avoir été convaincu que la statuette était authentique. Elle a conservé sa place dans l’installation et, peu à peu, la civilisation minoenne a pris vie grâce à l’ajout d’œuvres sur les murs de la galerie. En 1938, des reproductions à l’aquarelle de certaines fresques minoennes provenant des fouilles du palais de Cnossos ont été achetées à Piet de Jong, un illustrateur archéologique travaillant en Grèce. Parmi ces reproductions, une copie de la célèbre fresque représentant une scène de taurokathapsia, ou saut au-dessus d’un taureau, qui constitue le meilleur parallèle pour le costume porté par la statuette du ROM. Le mur de la galerie est également rehaussé d’une scène de la vie à l’intérieur du palais de Cnossos, peinte par Sylvia Hahn, illustratrice au ROM.
« La statuette en or et en ivoire d’une déesse dans la galerie 3 est attribuée au 16e siècle avant notre ère, époque où l’île de Crète dominait l’Égée. Elle doit être étudiée conjointement avec la reproduction de la fresque du saut au-dessus d’un taureau sur le mur et avec la reconstitution d’une scène de la vie contemporaine du palais sur le mur ouest ».
R.O.M. Some Points of Interest, 1942, p. 18
Palais de Minos, les appartements de la reine, peint par Sylvia Hahn en 1940 pour la galerie 3 du ROM
Peu de documents subsistent de la période où Walter J. Graham était responsable de la collection d’art classique du ROM (1947-1966). Son point de vue quant à l’authenticité de la statuette n’est pas clair. Graham était spécialiste de l’architecture grecque. Son ouvrage de 1962, The Palaces of Crete, consacre un chapitre aux preuves permettant de situer le spectacle minoen du saut au-dessus d’un taureau dans les cours centrales des palais, comme celui de Cnossos. Il ne fait aucune référence à la statuette du ROM vêtue d’un costume associé à ce sport rituel, laissant croire qu’elle n’apportait rien à son argument. La déesse demeure cependant le joyau de l’installation au ROM. Un inventaire inédit de la galerie datant de 1949 montre qu’une vitrine entière était consacrée à la statuette.
Dans les années 1960, la position du ROM à l’égard de la déesse est mitigée. Bien qu’elle soit toujours présentée comme un artéfact minoen, les demandes de sa reproduction dans les manuels sur la vie minoenne sont refusées, au motif que son authenticité avait été mise en doute et qu’elle était « à l'étude ». Elle est cependant reproduite dans Art Treasures of the Royal Ontario Museum :
« Il est pertinent que cette section des trésors du Musée s’ouvre sur une figure aussi minuscule et exquise que célèbre, la figure solennelle d’une femme à la taille fine – déesse ou mortelle, c’est à voir... Elle aurait été mise au jour à Cnossos et, aux yeux de certains, elle serait la plus belle de plusieurs pièces qui lui sont associées. L’authenticité de toutes ces pièces a été mise en doute par le passé et le débat se poursuit. Notre déesse ou prêtresse reste muette sur le sujet et règne en majesté sereine sur la galerie consacrée à l’art minoen et à l’art grec archaïque. »
T.A. Heinrich, Art Treasures of the Royal Ontario Museum, 1963, p. 90.
Au début des années 1970, Neda Leipen (conservatrice de l’art grec et romain au ROM, 1967-1986) tente de résoudre la question en demandant de nouveau l’avis d’experts. Ses recherches sur la statue en ivoire et en or d’Athéna Parthénos réalisée par Phidias, provenant du Parthénon sur l’Acropole d’Athènes, font d’ell une spécialiste des statues anciennes en or et en ivoire. Elle est manifestement réticente à qualifier la figurine de contrefaçon, et cette opinion semble avoir été prudemment soutenue par deux autres experts. Après avoir examiné la déesse du ROM en 1971, Sinclair Hood (directeur des fouilles britanniques en Crète), qui avait mis au jour quelques figurines minoennes en ivoire lors des fouilles de 1957-1961 à Cnossos, affirme :
« Je n’ai rien à redire du bras gauche de votre figurine, et s’il apparaissait lors d’une fouille, cela ne me surprendrait pas. En effet, l’ivoire en général est difficile à critiquer, bien que la façon dont les cheveux sont coupés à l’arrière m’inquiète... »
Lettre de S. Hood à N. Leipen, 31 mars 1971
Après avoir étudié des photos, Efi Sakellarakis-Sapouna, une archéologue grecque travaillant sur d’autres figurines minoennes authentiques en ivoire provenant de fouilles crétoises, affirme :
« Les hanches sont résolument « minoennes » [...] D’autres détails, comme les bras, semblent également très minoens. En revanche, le visage ne semble pas très « minoen » et c’est pourquoi j’hésite à qualifier la statuette d’authentique... bien sûr, les futures fouilles pourraient révéler des dames minoennes avec des visages comme le sien. »
Lettre d’E. Sakellarakis à N. Leipen, 16 février 1972
Les spécialistes s’accordent à dire que les circonstances de l’acquisition et le style général de la déesse l’associent à deux autres figurines de déesses « minoennes » en or et en ivoire dont l’authenticité n’a pas été démontrée : la « déesse de Boston » acquise par le Boston Museum of Fine Arts en 1914 et la « déesse de Baltimore » acquise par le Walters Art Museum en 1931. L’ironie veut que l’association même avec la déesse de Boston, qui est à l’origine de l’empressement du Musée à se porter acquéreur de la déesse en 1931(voir le premier article de cette série), jette le doute sur la statuette du ROM des décennies plus tard.
En 1991, John Bowman, chroniqueur de tourisme spécialiste de la Crète, entreprend une série d’articles pour une infolettre intitulée Museum Insights, traitant de l’un de ses artéfacts préférés, la déesse aux serpents de Boston. Ce qu’il croyait être un reportage sur les pratiques de collection contraires à la déontologie d’un grand musée américain au début du 20e siècle se transforme en un exposé sur la déesse de Boston, une probable contrefaçon, lorsque le compte rendu de son acquisition ne résiste pas à l'examen. Il se penche ensuite sur les autres figurines « minoennes » en or et en ivoire d’Amérique du Nord : les déesses de Baltimore et du ROM. Il en conclut que leurs attributions sont également douteuses et que leurs costumes en or sont des ajouts modernes.
« Je suis prêt à affirmer que la dorure sur ces trois statuettes est un ajout moderne. Les visages me dérangent et je ne serais pas du tout surpris si une analyse technique approfondie de l’ivoire révélait des retouches modernes... »
J. Bowman, « A North American School of Minoan Art », Museum Insights 4.2, 1992
Son opinion n’était pas fondée sur de nouvelles preuves, Bowman n’ayant vu la déesse du ROM qu’en photo. Elle donne cependant une voix publique aux doutes qui sont repris par le Toronto Globe and Mail dans un article de Kate Taylor paru le 14 mai 1992. En fait, à cette époque, les chercheurs s’intéressent de plus en plus à toutes les figures de déesses « minoennes » non attestées (soit toutes celles qui se trouvent dans des musées en dehors de la Crète). Plusieurs spécialistes ont contacté le Musée pour s’enquérir de l’historique de collection de la déesse du ROM, de l’ivoire et des techniques de fabrication. Bien que la figurine ROM soit trop délicate pour être analysée par une méthode destructive au carbone 14, elle a été méticuleusement étudiée durant son nettoyage au Musée. Les études ont démontré que l’altération de l’ivoire montrait qu’il était certainement ancien et que la figurine avait été sculptée alors que l’ivoire était encore « vivant ».
Article de Kenneth Lapatin dans la revue Archaeology, 2001
En 2001, un article à sensation de Kenneth Lapatin, spécialiste des statues anciennes en ivoire et en or, aborde de nouveau la question, qualifiant la déesse de Boston et toutes les autres déesses non attestées, y compris la figurine du ROM, comme de contrefaçons du début du 20e siècle fabriquées par les mêmes ouvriers qui travaillaient avec Arthur Evans à Cnossos.
« Fabriquées par d’habiles ouvriers crétois du début du 20e siècle, plutôt que du milieu du deuxième millénaire avant notre ère, ces déesses offrent un témoignage précieux sur la façon dont les interprétations savantes et les expositions muséales peuvent être déformées par les désirs du présent. »
K. Lapatin, « Snake Goddesses, Fake Goddesses », Archaeology, janvier/février 2001, p. 36
L’article est cité dans les journaux canadiens et le ROM décide, pour la première fois, de modifier le cartel accompagnant la statuette en réponse à cette accusation. C’est l’occasion de mettre en lumière le débat qui n'avait jamais été reflété dans la présentation de la galerie. La figurine est restée en galerie, mais son ancien cartel, qui se lisait comme suit :
FIGURE DU SAUT AU-DESSUS D’UN TAUREAU
Surnommée « Notre-Dame des Sports » par sir Arthur Evans, directeur des fouilles de Cnossos, en Crète.
Or et ivoire. Minoen (MMIII), environ 1600 avant J.-C.
931.21.1
était désormais accompagné d’un exemplaire de l’article de Lapatin et d’un panneau didactique :
À la recherche de la vérité
Les collections du Musée royal de l’Ontario constituent une ressource importante pour les chercheurs, tant au sein du Musée qu’à l’extérieur. Ces études sont à l’origine de nombreuses théories différentes. Dans le cadre de nos recherches sur l’authenticité de notre statuette en or et ivoire, surnommée Notre-Dame des Sports, nous présentons ici l’avis de Kenneth Lapatin (Ph. D.) de l’Université de Boston. Son article, « Snake Goddesses, Fake Goddesses », est paru dans le numéro de janvier/février 2001 de la revue Archaeology.
Les visiteurs du Musée étaient libres de tirer leurs propres conclusions. Bien que plusieurs membres du personnel du Musée continuaient à croire que la déesse était ancienne, elle est devenue tristement célèbre pour beaucoup comme étant une contrefaçon, condamnée par association avec les autres figurines. Les « recherches en cours » n’ont pas apporté de nouvelles preuves et lorsque la Galerie de l'Égée à l’âge du bronze a été inaugurée en 2005, la déesse du ROM n’y a pas trouvé place. Après avoir été exposée pendant une soixantaine d’années comme l’un des fleurons de la collection d’art de la Méditerranée antique du ROM, la déesse a été reléguée au fond de la réserve, ne faisant que de rares apparitions à titre de célèbre contrefaçon.
Dans le dernier volet de cette étude des archives du ROM, La déesse et le Musée : Derrière les étiquettes, je me pencherai sur la manière dont les différentes interprétations de la déesse ont contribué à son attrait durable.
Pour en savoir plus
C.L. Cooper (Kate Cooper), « Biography of the Bull-Leaper : A 'Minoan' Ivory Figurine and Collecting Antiquity », dans Cooper C.L. (dir.) *New Approaches to Ancient Material Culture in the Greek & Roman World* (Leiden : Brill, MGR 27, 2021). doi:10.1163/9789004440753_005