La « déesse » et le Musée : Les premières années

Les premières pages du volume 4 du Palais de Minos, publié par Sir Arthur Evans en 1935.
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Frontispice The Palace of Minos volume 4.1, publié par sir Arthur Evans en 1935

Cet article est le premier d’une série qui s’inscrit dans le cadre du projet de recherche sur la déesse en ivoire du ROM, un des fleurons des collections du Musée royal de l’Ontario (ROM). 

Dans les trois premiers volets, j’ai dépouillé les dossiers et les archives du Musée pour éclaircir l’historique complexe de la statuette au Musée, depuis son acquisition il y a 80 ans jusqu’à aujourd’hui. Cet exercice a permis d’établir les hauts et les bas de sa fortune, passant d’œuvre phare à objet à l’authenticité douteuse relégué aux réserves. Une partie du plaisir de mener ce type de recherche réside dans la lecture de documents anciens pour reconstituer l’histoire à partir de différentes sources. De toute évidence, nombre de ses documents sont disséminés dans le ROM et je ne les ai pas encore trouvés. Si vous en connaissez qui m’ont échappé, n’hésitez pas à me le faire savoir en laissant un commentaire !

Les premières années

Le Musée a acheté la statuette en 1931 à Charles T. Seltman, spécialiste de l’art ancien, chargé de cours à l'université de Cambridge et marchand d'antiquités, qui avait déjà vendu plusieurs objets au ROM. On pensait alors qu’il s'agissait d’une figurine en ivoire exceptionnellement bien conservée et finement sculptée de la période du Minoen moyen III, fabriquée sur l’île de Crète vers 1500-1600 avant notre ère, et authentifiée, voire admirée, par sir Arthur Evans, qui fait autorité en matière de la Crète minoenne. Le costume inhabituel, fait de feuilles d’or, l’identifie comme une femme qui pratique le saut du taureau. Elle portait une large ceinture et une braguette, ou « fourreau libyen », comme celles portées par les athlètes dans les fresques minoennes, ainsi qu’un corset dénudant les seins, généralement associé à une longue jupe à volants dans les représentations des minoennes.

La première mention de l’objet figure dans une lettre de Seltman à J. H. Iliffe (conservateur de la collection d’art classique du ROM, 1927-1931) :

« J’ai un objet qui provient de la Crète... qui éclipse la déesse aux serpents de Boston et qu’Evans considère comme la plus belle œuvre d’art crétoise à nous parvenir. »

Lettre de C.T. Seltman à J.H. Iliffe, 16 novembre 1930

Bon vendeur, Seltman laisse l’attente s'installer avant d’envoyer des détails et des photos de la statuette en janvier 1931. Il insiste sur l’état de conservation remarquable, avec très peu de restauration, et la compare à la déesse aux serpents en ivoire « minoenne » dans la collection du Boston Museum of Fine Arts, un musée américain établi de longue date. Il demande la somme exorbitante de 2 750 livres sterling. Le ROM, qui vient d’ouvrir ses portes, ne dispose pas d’une telle somme, en pleine crise économique et au moment même où il s’apprête à agrandir le Musée. Il accepte de l’acheter à tempérament. Charles Trick Currelly, directeur du Musée et lui-même archéologue, appuie l’achat en raison de l’importance de l’objet qui établirait la réputation internationale du ROM en tant que musée archéologique capable de rivaliser avec des institutions plus anciennes.

« Je dois ajouter, au nom de Currelly, du Musée et en mon nom personnel, que nous vous sommes très reconnaissants de nous avoir accorder le droit de premier refus dans le cas d’une œuvre d’une aussi grande importance et d’une aussi grande beauté [...] sa venue à Toronto permettrait aux gens de se rendre compte que le Canada s’intéresse aux questions archéologiques. »

Lettre de J.H. Iliffe à C.T. Seltman, 17 janvier 1931

La statuette est arrivée au Musée en février 1931 et, dès le mois de mars, elle était installée dans la salle d’art grec au deuxième niveau, qui constituait l’aile ouest du Musée actuel, longeant la promenade des philosophes.

« La poupée qui pratique le saut du taureau est maintenant en place et suscite l’admiration de tous. »

Lettre de J.H. Iliffe à C.T. Seltman, 16 mars 1931

Bien qu’elle soit admirée à Toronto, pour établir la réputation du ROM à l’international, la statuette doit être connue du monde entier. Elle doit donc être publiée. Elle fait ses débuts sur la scène internationale en juillet 1931 lorsqu’elle est reproduite dans l’Illustrated London News par nul autre que sir Arthur Evans.

The ROM figurine's public debut in the Illustrated London News, July 1931

Les débuts de la statuette du ROM dans l’Illustrated London News, juillet 1931

Evans a l’intention de publier la statuette dès qu’il la voit pour la première fois en 1930. Currelly reconnaît qu’il ne saurait y avoir meilleure publicité. Evans est le spécialiste reconnu de la Crète minoenne. Il a essentiellement découvert la civilisation minoenne grâce à ses fouilles du palais minoen de Cnossos en Crète au début du 20e siècle. Evans apporte son expertise à cette nouvelle acquisition en déclarant que la figurine, à laquelle il donne le nom de « Notre-Dame des Sports », est la déesse minoenne du saut du taureau.

« Vous verrez que je ne considère pas la statuette comme une athlète – comme je pense que Seltman et d’autres l’ont fait – mais comme la déesse en tant que patronne de l’arène, « Notre-Dame des Sports », j’espère que cette idée, qui ajoute à l’intérêt de la figurine, vous conviendra. »

Lettre d’A.J. Evans à C.T. Currelly, 25 juillet 1931

L'année suivante, la déesse a été publiée par Charles R. Wason (le nouveau conservateur de la collection d’art classique du ROM, 1931-1933) dans le numéro de mars 1932 du Bulletin of the Royal Ontario Museum of Archaeology.

Ces premières publications décrivent brièvement la statuette, mais s’attachent surtout à la replacer dans le contexte de la civilisation minoenne. Elles s’emploient à recréer le rituel minoen du saut du taureau, en étudiant d’autres artéfacts minoens et en établissant des parallèles avec les corridas espagnoles contemporaines. Ils ont également montré comment de nouvelles découvertes archéologiques avaient mis au jour des preuves des mythes grecs, les histoires du roi Minos et du Minotaure, de Thésée et d’Ariane.

« Alors que pour les Grecs, la Crète n’était qu’un vague souvenir... pour nous, la piquée a fait du palais de Minos une réalité connue non pas par les légendes, mais par les objets eux-mêmes... »

C.R. Wason, « Cretan Statuette in Gold and Ivory », Bulletin of the Royal Ontario Museum of Archaeology, March 1932, p. 12.

C’est en 1935 que la déesse s’impose comme l’un des vestiges phares de la civilisation minoenne, lorsqu’elle est publiée par Evans dans le 4e volume de son ouvrage intitulé The Palace of Minos. Il la reproduit en couleur en frontispice et consacre plus de 20 pages à la description et à la discussion.

Clippings from Toronto newspapers, November 1935

Coupures de presse tirées de journaux de Toronto en novembre 1935 : The Globe, The Mail and Empire, Toronto Star et Toronto Evening Telegram.

La reconnaissance internationale ne tarde pas à s’accompagner d’une mauvaise publicité. En 1935, les propos prononcés lors d’une conférence de David M. Robinson (professeur d’archéologie à l'université Johns Hopkins et spécialiste des vases grecs) a l’effet d’une bombe dans les médias canadiens qui multiplient les reportages sensationnels sur les fausses antiquités dans les collections des musées. Le ROM est accusé d’avoir des contrefaçons dans la collection d’art de la Crète, plus particulièrement la statuette de la déesse. Homer A. Thompson (conservateur de la collection d’art classique du ROM, 1933-1947) réfute calmement ces accusations et Currelly s’en amuse. Il s’est avéré que la presse avait mal compris les propos de Robinson, qui faisaient référence à des faux étrusques provenant de la collection d’un marchand notoire, dont aucun ne se trouvait dans les collections du ROM.

« Je suis désolé qu’une de mes remarques [...] ait été grossièrement exagérée et répandue aux États-Unis et au Canada. En fait, j’ai dit exactement le contraire de ce que les journaux m’attribuent. »

Lettre de D.M. Robinson à H.A. Thompson, 11 novembre 1935

La déesse du ROM bénéficie d’un sursis, mais cet épisode est un signe avant-coureur...

Dans mon prochain article, La « déesse » au Musée : La réaction du monde muséal, je me pencherai sur l’histoire plus récente de la déesse.

Pour en savoir plus

C.L. Cooper (Kate Cooper),"Biography of the Bull-Leaper : A 'Minoan' Ivory Figurine and Collecting Antiquity', in Cooper C.L. (ed) New Approaches to Ancient Material Culture in the Greek & Roman World (Leiden : Brill, MGR 27, 2021). doi:10.1163/9789004440753_005

Une œuvre d'art verticale composée de tiges de bambou brunes avec des fleurs de ipomée bleues et blanches et des feuilles vertes qui s'entrelacent.

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