Le rôle de sir Arthur Evans Partie 1 : La découverte de la civilisation minoenne

La déesse "minoenne" en ivoire ROM, 1991
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Cet article s’inscrit dans le cadre du projet de recherche sur la déesse en ivoire du ROM, un des fleurons des collections du Musée royal de l’Ontario (ROM). 

J’examine les raisons pour lesquelles le Musée, ou d’ailleurs quiconque, a cru que la figurine était authentique. En fait, cette conviction était fondée sur l’opinion d’un seul homme, sir Arthur Evans, mais pour comprendre la situation, je dois contextualiser la découverte et, dans une certaine mesure, de la « création » des Minoens au début du 20e siècle.

« Ce serait un homme audacieux, ou alors imbécile, qui contesterait l’opinion de Sir Arthur. »

Lettre de C. T. Currelly (directeur du ROM) à L.J. Simpson, ministre de l'Éducation de l'Ontario, 6 novembre 1935

Comme le suggèrent les mots de Currelly, sir Arthur Evans est la personne la plus influente à avoir contribué à la compréhension moderne de la civilisation minoenne. Riche archéologue anglais, c’est lui qui a dirigé les fouilles du « palais » de Cnossos, sur l’île de Crète, et qui a inventé le terme « minoen » pour décrire le peuple de l’âge du bronze qui y vivait. Evans était considéré comme une autorité en la matière.

"Je suppose que plus de 90 % de tous les objets trouvés en Crète sont passés entre ses mains pour être examinés, et le directeur du Musée national de France de l'époque m'a dit il y a quelques années : "Quand Evans dit quelque chose, je l'accepte sans poser de questions".

Lettre de C.T. Currelly à L.J. Simpson, 6 novembre 1935

L’archéologie n’est pas une science exacte. Les vestiges matériels peuvent constituer une preuve objective de l’existence d’une civilisation ancienne, mais cette preuve doit être interprétée, et il ne peut s’agir d’une activité neutre et objective. Toute interprétation des preuves archéologiques est influencée par des idées préconçues et par l’expérience contemporaine. Des études récentes portant sur sir Arthur Evans démontrent qu'il était en grande partie un produit de son époque, influencé par son milieu familial et ses expériences personnelles, intellectuelles et politiques. J’examinerai ici certains de ces éléments.

Contexte et influences

La famille Evans s’intéresse à l'archéologie depuis des générations. Le grand-père d’Arthur Evans dirigeait une école pour garçons et était un collectionneur passionné de livres, de pièces de monnaie et de fossiles trouvés sur des sites locaux en compagnie de ses fils. Sir John Evans, son père, n’avait pas de diplôme universitaire, mais il n’en était pas moins ambitieux et intelligent. Peu après la naissance d’Arthur en 1851, il est propriétaire d’une usine de papeterie prospère et s’impose comme un spécialiste de la numismatique et de l’archéologie des débuts de la Grande-Bretagne. Sa perception de la nouvelle « science » de l’archéologie doit beaucoup à son intérêt pour la géologie. Pour la première fois, les géologues reconnaissent l’ancienneté de la Terre et l’importance de la stratigraphie pour en déterminer la chronologie. Cette nouvelle approche a des répercussions sur l’histoire de la Terre et des premiers humains, car elle prouve l’existence d’une période d’évolution préhistorique, contrairement à l’explication biblique communément admise de la création de la Terre. Elle trouve écho dans le monde des sciences naturelles avec la publication, en 1859, de L’origine des espèces de Charles Darwin.

Portrait of Sir Arthur Evans set up at Knossos (photo K. Cooper, 2011)

Buste de sir Arthur Evans à Cnossos, en Crète | Photo : Kate Cooper, 2011

Arthur Evans connaît une enfance privilégiée au sein de cette famille riche et intellectuelle, bien qu'elle soit marquée par la mort de sa mère alors qu’il n’a que six ans. Evans reçoit une bonne éducation, d’abord à Harrow puis à Oxford où il étudie l’histoire moderne. Il est cependant considéré comme intellectuellement rebelle et arrogant – cette indépendance de la pensée, ainsi que les revenus de l’entreprise familiale, lui permettront plus tard de consacrer énergie, temps et argent à son travail archéologique. Dès ses études universitaires de premier cycle, Evans voyage dans les Balkans, une région profondément divisée par la guerre, où les nationalistes s’insurgent contre la domination ottomane qui s’affaiblit. L’horreur de ces luttes produit sur lui une vive impression. Il s’emploie à sensibiliser le grand public à la situation politique des Balkans et à en soutenir l’indépendance. Il s’installe pour un temps à Raguse (auj. Dubrovnik) et devient correspondant étranger sur les Balkans pour le Manchester Guardian. Il est forcé de quitter le pays après avoir été arrêté et accusé d’espionnage. De retour en Angleterre, en 1884, il est nommé conservateur de l’Ashmolean Museum, à Oxford, où il révolutionne lentement ce musée longtemps négligé et défend l’importance de la Méditerranée préhistorique, s’opposant aux intérêts traditionnels de l’establishment. À cette époque, les universitaires britanniques se concentrent sur les textes littéraires et les vestiges artistiques de la Grèce classique, en particulier ceux de l’Athènes démocratique du Ve siècle avant notre ère. Les sculptures en marbre du Parthénon, amenées en Angleterre par Lord Elgin au début du 19e siècle, sont admirées comme le meilleur de l’art grec. Cette vision étroite de la Grèce classique n’intéresse pas Evans, qui souhaite plutôt découvrir les phases antérieures des peuples de la mer Égée.

Pendant la majeure partie du 19e siècle, la Grèce, qui est sous domination ottomane et relativement inaccessible aux voyageurs étrangers, ne fait pas l’objet de fouilles. Les excursions archéologiques privilégient plutôt le Moyen-Orient. En Égypte, à la suite des explorations menées par les équipes de savants de Napoléon Bonaparte à la fin du 18e siècle, les pyramides royales de la Vallée des Rois à Louxor sont « fouillées » (plus une chasse au trésor qu’une excavation) à partir du début du 19e siècle et, en 1884, W.M. Flinders Petrie entreprend des fouilles contrôlées à Tanis. Des découvertes similaires ont lieu au Proche-Orient ancien, où les centres mésopotamiens de Nimrud et de Ninive sont mis au jour pour la première fois au milieu du 19e siècle.

Il faut attendre que les découvertes d’un « archéologue amateur » de renom quasi légendaire pour que la préhistoire égéenne occupe le devant de la scène. Heinrich Schliemann, un homme d’affaires allemand fils de ses œuvres, utilise sa fortune pour trouver la vérité archéologique à l’origine des récits d’Homère. En 1871, guidé par l'Iliade (et s’appuyant sur les découvertes faites par d’autres), Schliemann entreprend des fouilles de la Troie ancienne, site de la guerre de Troie, près de l’actuelle Çannakale, en Turquie. En 1876, il se tourne vers la Grèce continentale et découvre la citadelle de Mycènes, demeure légendaire d’Agamemnon qui, selon le mythe, mena les Grecs contre les Troyens. Schliemann publie largement ses découvertes et donne de nombreuses conférences. Il est particulièrement populaire en Angleterre, où les trésors troyens sont exposés en 1877 au South Kensington Museum (auj. Victoria & Albert Museum). En 1883, Evans se rend en Grèce, visite les fouilles de Mycènes et rencontre Schliemann. À bien des égards, Evans allait suivre les traces de Schliemann.

Les fabuleux vestiges préhistoriques de Schliemann, dont on parle beaucoup, révèlent que les premiers Grecs, appelés Mycéniens en référence à la ville de Mycènes, étaient une société guerrière dominée par les hommes. C’est dans ce contexte qu’Evans découvre et interprète les vestiges de sa propre culture « grecque » primitive. Contrairement à la civilisation mycénienne, Evans insiste sur le fait que sa civilisation minoenne était une civilisation pacifique. Selon lui, les Minoens n’avaient pas besoin de fortifications pour leurs grands palais, même s’ils vivaient sur une petite île. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres de la façon dont Evans se montre fort à propos sélectif avec les preuves archéologiques, ayant lui-même découvert des traces de fortifications en explorant la campagne crétoise en 1895 avant d’entreprendre ses fouilles à Cnossos.

L’image qu’Evans brosse des Minoens, une civilisation pacifique qui a prospéré pendant des siècles, est également extrêmement attrayante pour ses contemporains usés par la guerre. Au début du 20e siècle, l’Europe se remet à peine des effets des guerres napoléoniennes. La Méditerranée et les Balkans sont encore ravagés par les conflits entre l’Empire ottoman, qui s’affaiblit, et les nations qui lui sont soumises et qui luttent pour leur indépendance. La désintégration de l’Empire ottoman et l’évolution de l’équilibre des pouvoirs aboutissent aux événements qui déclenchent la Première Guerre mondiale en 1914. Evans a déjà vécu les terribles conflits ethniques et religieux dans les Balkans, puis en Crète. De façon idéaliste, il espère que son chantier à Cnossos sera un lieu de paix et d’unité. Il embauche des ouvriers musulmans et chrétiens et encourage leur participation à des fêtes communes.

La vision que se fait Evans du passé minoen s’appuie sur les mythes et les vestiges archéologiques. Bien que le passé préhistorique de la Crète ait sombré dans oublié jusqu’au 20e siècle (il est peu probable que même les Grecs classiques aient connu la réalité de l’âge du bronze), plusieurs mythes grecs anciens ayant pour cadre l’île ont survécu – ceux du roi Minos et de Pasiphaé, du Minotaure dans son labyrinthe, de Thésée et d’Ariane. Pour Evans, influencé par les développements contemporains en matière d’anthropologie et de mythologie, ces mythes constituent des preuves de « mémoires » culturelles porteuses de vestiges d’événements réels. Il croit que Cnossos était le palais de Minos, bien qu’il rationalise le mythe en décidant que « Minos » était le titre héréditaire de tous les dirigeants minoens. En associant différents artéfacts à des personnalités mythiques, comme le « bain d’Ariane » et le « trône de Minos », il donne vie aux vestiges.

The ‘throne of Minos’ in the Throne-room at Knossos (photo K. Cooper, 2011)

Le « trône de Minos » dans la salle du trône du « palais » de Cnossos | Photo : Kate Cooper, 2011

Evans s’intéresse particulièrement à l’importance d’Ariane, la fille mythique de Minos. Son interprétation des preuves archéologiques la présente tour à tour comme la reine Ariane et la Grande Déesse Mère, qui est la figure centrale de sa vision de la religion minoenne. Evans imagine les Minoens comme une société résolument matriarcale, contrairement à la société dominée par les hommes des Mycéniens (ou des Victoriens et Édouardiens de son époque). Certains chercheurs ont attribué l’intérêt presque obsessionnel d’Evans pour la Grande Déesse Mère au décès de sa mère. Cela dit, l’idée de l’essor d’une société matriarcale au tout début de la civilisation correspondait aux théories du début du 20e siècle sur la maternité et le développement de la société d’un stade matriarcal précoce de l’évolution culturelle à la domination patriarcale.

La découverte de Cnossos

L’entrée de sceaux crétois dans les collections du Ashmolean est l’origine de l’intérêt que porte Evans à l’île de Crète. Il se rend compte que les images gravées sur certains de ces petits sceaux représentent un système d’écriture pictographique, jusqu’alors inconnu. Il considère ces sceaux comme la preuve d’une civilisation préhistorique. En 1894, il visite la Crète à la recherche d’autres écritures préhistoriques et choisit sans tarder le site de Cnossos (alors connu sous le nom de colline de Kephala). Un archéologue local, Minos Kalokairinos, y avait déjà fait plusieurs découvertes étonnantes qui avaient suscité l’intérêt des archéologues. De nombreuses personnes, dont Schliemann, ont essayé d’acquérir les droits d’exploitation du site, sans succès, jusqu'à ce qu’Evans, qui soutient la cause des Crétois contre la domination ottomane, soit finalement autorisé à acheter le terrain en 1899, après la déclaration d’indépendance de la Crète. Les fouilles, financées et supervisées par Evans, sont entreprises en 1900.

La présence de tablettes d’argile éparses portant des signes graphiques qui allaient portés le nom de linéaire B suscite l’intérêt d’Evans. L’ironie de la chose c’est que la traduction de ces signes, après la mort d’Evans, réfute certaines de ses théories. Soucieux de procéder à des fouilles scientifiques du site, il s’adresse à des collègues de l’École britannique d’archéologie à Athènes. Il engage comme assistant Duncan Mackenzie, qui a travaillé sur le site préhistorique de Phylakopi, sur l’île de Mélos dans les Cyclades. Au cours des années qui suivent, ils mettent au jour un immense complexe de bâtiments de plus de 2 kilomètres carrés, qu’Evans baptise « Palais de Minos ». Il est aujourd’hui reconnu qu’il ne s’agissait probablement pas de la demeure d’une famille royale, mais plutôt d’un centre administratif et religieux. Les différentes phases du « palais » minoen se sont succédées du 20e au milieu du 14e siècle avant notre ère, époque à laquelle il a été détruit. À son apogée, le « palais » était un tour de force architectural richement décoré, tandis que les artéfacts démontrent que les Minoens avaient un vaste réseau de contacts avec l’étranger et étaient d’habiles artisans.

Palace of Knossos.  View from the Central Court of the Stepped Portico and Throne Room Complex restored to three storeys between 1922 and 1930 (photo K. Cooper, 2011)

Le « palais » de Cnossos avec une vue de la cour centrale du portique à degrés et de la salle du trône qui a été restauré sur trois étages entre 1922 et 1930 | Photo : Kate Cooper, 2011

L’ampleur des vestiges archéologiques découverts était stupéfiante, comme le montre un plan du site publié en 1902 par Theodore Fyfe, le premier architecte du projet. Que ces vestiges doivent être protégés ne fait aucun doute. Suite à la mise en œuvre de mesures temporaires infructueuses, Evans consacre ses ressources à une solution plus permanente. Entre 1905 et 1930, certaines parties du palais sont partiellement reconstruites en béton armé, sous la supervision des architectes Christian Doll, puis Piet de Jong. Il s’agit de l’une des premières utilisations à grande échelle du béton armé, inventé dans les années 1860, qui permet la restauration de certains bâtiments du palais sur plusieurs étages. L’énorme impact visuel de la reconstruction a une influence considérable, mais elle est également très controversée et très critiquée, comme je l’explique dans la partie 2 La création des Minoens.

Evans présente ses découvertes par le biais de conférences et de courtes publications, mais ne publie pas l’intégralité de son travail avant les années 1920 et 1930. Les quatre volumes de The Palace of Minos: A comparative account of the successive stages of the early Cretan civilization as illustrated by the discoveries at Knossos, qui comprennent la description des fouilles et des découvertes en Crète et sa propre vision de la civilisation minoenne, racontent une histoire détaillée et séduisante. Cette énorme publication s’impose comme la pierre angulaire de l’étude des Minoens, bien que les détails de la théorie d’Evans aient été modifiés. Cela dit, elle est également critiquée. Des réexamens récents des carnets de fouilles originaux conservés par Duncan Mackenzie ont montré qu’Evans était souvent guidé par ses idées préconçues plutôt que par les preuves archéologiques. Il est souvent difficile de voir où finissent les preuves et où commence l’interprétation optimiste d’Evans.

Frontispiece of volume 4.1 of ‘The Palace of Minos’ by Sir Arthur Evans (1935)

Frontispice du volume 4.1 du Palace of Minos de Sir Arthur Evans (1935)

C’est la publication de la déesse « minoenne » du ROM dans le volume 4 du Palace of Minos qui a convaincu même ceux qui avaient des doutes sur son authenticité :

« En fait, j’ai dit exactement le contraire de ce que les journaux m’attribuent. J’ai dit que j’avais des doutes sur la statue crétoise en ivoire et en or de Toronto, mais que sir Arthur Evans, dans son nouveau volume, affirme qu’elle était authentique. »

Lettre de D.M. Robinson (professeur d’archéologie, Johns Hopkins University) à H.A. Thompson (conservateur des collections classiques du ROM), 11 novembre 1935

Pour en savoir plus sur cet échange, voir mon article.

Dans la partie 2 La création des Minoens, je me penche sur la diffusion de la vision qu’avait Evans des Minoens. Vision a donné lieu à une industrie florissante de répliques et de faux.

Lectures complémentaires

C.L. Cooper (Kate Cooper),"Biography of the Bull-Leaper : A 'Minoan' Ivory Figurine and Collecting Antiquity', in Cooper C.L. (ed) New Approaches to Ancient Material Culture in the Greek & Roman World (Leiden : Brill, MGR 27, 2021). doi:10.1163/9789004440753_005

Cathy Gere, Knossos and the Prophets of Modernism  (Chicago, 2009)

J. Alexander MacGillivray, Minotaur : Sir Arthur Evans and the archaeology of the Minoan myth (Londres, 2000)

J. Lesley Fitton, The Discovery of the Greek Bronze Age (Londres, 1995)

A. J. Evans, Palace of Minos : A Comparative account of the successive stages of the early Cretan civilization as illustrated by the discoveries at Knossos (Londres, 1921-1935)

Une œuvre d'art verticale composée de tiges de bambou brunes avec des fleurs de ipomée bleues et blanches et des feuilles vertes qui s'entrelacent.

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