Une ère d’innovation

Katharina Van Cauteren (Ph. D.), directrice de la Fondation Phoebus, explique comment l’âge d’or flamand a transformé le monde de l’art d’une manière qui n’a rien perdu de sa résonance.
Saints, pécheurs, amoureux et fous : 300 ans de chefs-d'œuvre flamands au ROM.

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Art et culture

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La galerie du ROM consacrée à l’exposition Vice, Vertu, Désir, Folie : Trois siècles de chefs-d’œuvre flamands vous transporte vers une autre époque et un autre lieu où vous attendent de magnifiques peintures réalisées par des artistes comme Pierre Paul Rubens, Hans Memling et Michaelina Wautier.

Tirée de la collection d’art flamand d’envergure internationale de la Fondation Phoebus, en Belgique, et co-organisée par le Denver Art Museum, l’exposition offre une visite éclair de la Flandre de 1400 à 1700, une période marquée par d’importants changements sociaux, politiques et économiques.

Katharina Van Cauteren, directrice de la chancellerie de la Fondation Phoebus, dont l’expertise (lire la passion) en matière d’art flamand est à l’origine de l’exposition, explique comment l’effervescence créatrice de l’âge d'or flamand allait influencer le monde de l’art pour les siècles à venir.

Pourquoi consacrer une exposition à cette période en particulier de l’art flamand ? Tout le monde connaît la Renaissance italienne. L’âge d’or néerlandais est également bien connu, mais peu de gens savent qu’en Flandre – la région néerlandophone du nord de la Belgique – il s’est produit quelque chose de tout aussi passionnant et transformateur entre le 15e et le 17e siècle.

Imaginez monter dans une machine à remonter le temps et atterrir dans des villes comme Anvers, Bruges et Gand à la fin du Moyen-Âge et à la Renaissance. Ces villes étaient les New York, Londres et Toronto de leur époque – des centres financiers dynamiques définis par la créativité, l’ambition et le drame humain. Les artistes ne se contentaient pas de créer de belles choses ; ils étaient des conteurs d’histoires visuelles et des pionniers de l’entrepreneuriat qui avaient compris que des images convaincantes pouvaient aider à vendre des idées.

En y pensant bien, leurs techniques de narration visuelle sont toujours utilisées. Chaque fois que vous faites défiler Instagram ou télévorer des émissions sur Netflix, vous puisez aux sources de l’innovation flamande.

Qu’est-ce qui a fait de cette époque « l’âge d’or » de l’art flamand ? Alors que les Pays-Bas septentrionaux ont connu un célèbre âge d’or néerlandais au 17e siècle, les Pays-Bas méridionaux (la Flandre actuelle) ont connu trois âges d’or au cours des 15e , 16e et 17e siècles.

L’art flamand de cette époque marque une transition révolutionnaire, passant d’une iconographie symbolique et codée (un peu comme l’art égyptien ancien qui communiquait principalement avec Dieu) à des représentations réalistes de la vie quotidienne.

Cette évolution ne tient pas au seul perfectionnement des talents de peintre des artistes, mais aussi à des bouleversements sociétaux radicaux, des transitions religieuses et une économie florissante. Les artistes flamands ne se sont pas contentés de représenter la réalité ; ils ont inventé de nouvelles façons de voir le monde. Aujourd’hui, nous tenons ce réalisme visuel pour acquis grâce à leur travail novateur.

Quelles ont été les influences de cette période artistique ? Pour la première fois dans l’histoire du monde occidental, les artistes créaient des œuvres non seulement pour des églises ou des princes, mais aussi pour le marché. Pourquoi ? Parce que les « nouveaux riches », qui devaient leur fortune au commerce, occupaient une place importante dans les villes florissantes de Bruges, Gand et Anvers. Ils étaient à la recherche de tableaux impressionnants pour accrocher aux murs de leurs hôtels particuliers.

Les artistes, auxquels rien n’échappe, s’adaptent à la situation avec une rapidité étonnante. Ils inventent des genres entièrement nouveaux : des portraits qui témoignent de réussite personnelle, des natures mortes qui célèbrent l’abondance, des paysages qui font allusion à la domination de l’humain sur la nature. Plus que de simples peintres, ils s’imposent comme des créateurs d’images, des entrepreneurs et des maîtres de l’image de marque avant la lettre.

Les formats, les sujets et l’idée même qu’une œuvre d’art puisse être achetée et exposée par un individu plutôt que par une institution ou un membre de la royauté font partie intégrante de l’époque. 

Quelles sont les caractéristiques artistiques de cette période ? À l’origine, tout est dans les détails – la représentation irrépressible de chaque brin d’herbe, de l’éclat de chaque fil d'or, de chaque goutte de rosée sur une feuille. Il suffit de regarder les tableaux de Hans Memling et de ses contemporains au 15e siècle : leurs œuvres sont des exploits de précision, de dévotion et d’émerveillement.

Le 17e siècle est marqué par un changement. Des artistes comme Rubens, van Dyck et Jordaens dotent cet œil méticuleux de mouvement, d’émotion et d’audace. Leurs tableaux ne chuchotent pas… ils hurlent, mais sans rien perdre de leur intimité.

Geste, regard oblique et drapé d’une manche de velours sont autant d’éléments qui servent à raconter des histoires aussi captivantes que n’importe lequel des films. Non pas parce qu’ils imitent la vie, mais parce qu’ils l’amplifient.

Ces artistes ont compris le pouvoir de l’image bien avant l’invention du cinéma, et ils l’ont exploité avec tout le brio d’un réalisateur d’un film à grand succès. Je compare souvent Rubens à Spielberg et Van Dyck à Tarantino – l’un est grandiose et opératique, l’autre vif et psychologique. Mais là où il leur faut deux heures pour raconter une histoire, ces peintres le font au prisme d’un seul regard !

Quelles œuvres sont selon vous des incontournables de l’exposition ? Les quatre éléments dans le jardin d’Eden de Hendrick De Clerck. J’avoue être partiale – j’ai consacré six années à recherche doctorale sur cet homme. Cela dit, ce tableau est vraiment extraordinaire. Il a été créé pour la plus haute noblesse européenne et était, essentiellement, de la pure propagande politique pour les archiducs Albert et Isabelle, qui régnaient sur la Flandre au début du 17e siècle. Les animaux et les plantes exotiques que vous voyez n'ont pas été inventés. Ils faisaient tous partie des jardins du palais des archiducs à Bruxelles, qui se voulaient un second Eden. Lions et agneaux cohabitent, du moins en peinture, symbolisant l’harmonie parfaite que les archiducs espéraient instaurer sous leur règne. La mise en scène est riche, théâtrale et résolument stratégique – le paradis, mais à la manière des Habsbourg.

Il y a aussi le Double portrait d’un homme et d’une femme jouant au trictrac de Jan Sanders Van Hemessen. L’intimité du tableau est touchante. Ici, le trictrac n’est pas une compétition, mais plutôt un jeu d’équipe. La femme pose sa main sur l’épaule de son mari – un geste intime qui est peut-être un avertissement ou une manifestation de soutien. Les rôles de chacun sont clairement définis : il est habillé pour le monde extérieur et elle est prête pour la sphère domestique. Il ne s’agit pas d’une restriction, mais plutôt d’une répartition harmonieuse des rôles à laquelle le 16e siècle attachait une grande importance. De plus, l’assiette de fruits et le perroquet symbolisent leur espoir d’une union fructueuse et paradisiaque.

Et dans la dernière salle, le Portrait d’un couple élégant dans un cabinet d’art qui semble représenter un couple posant fièrement dans leur galerie de tableaux. Pendant des siècles, c’est ce que nous avons cru. Mais l’imagerie scientifique a révélé quelque chose d’étonnant : sous monsieur et madame se cachaient plusieurs messieurs. Au 17e siècle, le tableau a été modifié pour faire place aux nouveaux « propriétaires », qui se sont littéralement insérés dans le tableau. Ce n'est qu’un exemple parmi d’autres de la façon dont la composition la plus charmante peut s’avérer un cours de maître en ambition, en invention et en tromperie. Eh oui ! nous avons été dupés pendant 300 ans… jusqu’à ce que nos chercheurs découvrent la vérité.

Quel est l’impact de cette époque sur le monde de l’art d’aujourd'hui ? L'art flamand nous met au défi d’aller au-delà de la beauté superficielle. C’est exactement ce que je cherche à faire en tant que commissaire-conservatrice : approfondir en posant des questions comme : Pourquoi l’artiste a-t-il choisi cette scène en particulier ? Pourquoi l’avoir peinte dans ce style ? Pourquoi quelqu’un a-t-il voulu l’accrocher dans son salon ? En un rien de temps, un tableau devient bien plus qu’un bel objet. Il devient une fenêtre sur le passé, révélant des histoires sur la religion, la politique, l’économie et les expériences humaines : peurs, rêves, désirs, ambitions.

Ces œuvres d’art traitent d'expériences universelles : la peur de la mort, l’amour pour un enfant. Même si elles ont été créées il y a des siècles, rien de fondamental n'a changé, et cette constatation ne manque jamais de me fasciner.

 L’art flamand, en soi, parle de vous et de moi, de ce que signifie être humain – que l’on se trouve dans une cathédrale d’Anvers ou dans un musée de Toronto.

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Tabassum Siddiqui est gestionnaire des communications au ROM.

Une œuvre d'art verticale composée de tiges de bambou brunes avec des fleurs de ipomée bleues et blanches et des feuilles vertes qui s'entrelacent.

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