Patrimoines artisanaux
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Culture
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« Chaque samedi, je regardais passer des groupes de femmes du village vêtues de couleurs vives et cette image est restée gravée dans ma mémoire. Cet arc-en-ciel de couleurs qui gravissait la colline chaque samedi matin est à l’origine de mon appréciation des costumes traditionnels palestiniens. » (Widad Kawar, Threads of Identity, 2011, p. 11.)
Depuis plus de 70 ans, Widad Kamel Kawar (née Irani, en 1931) se consacre à la collection et à la documentation de vêtements de femmes et des exemples d’arts ménagers arabes. Née à Tulkarem, en Palestine, elle a grandi à Bethléem et à Ramallah, puis a étudié l’histoire et la sociologie arabes au Beirut College for Women (auj. Lebanese American University). Dans les années 1940, elle se rendait dans le village de sa mère, Aboud, dans la région de Ramallah, où les femmes, jeunes et âgées, enfilaient leurs plus beaux vêtements et se réunissaient pour broder tous les jours après le déjeuner. Elle a beaucoup appris d’elles et a commencé à apprécier le mode de vie dans les villages palestiniens, acquérant ses premières robes brodées (thobes) auprès d’un membre de sa famille. Et ainsi commence l’histoire de la collection Widad Kawar.
Elle épouse Kamel Kawar, originaire de Jordanie. Dans les années 1950, le couple s’installe à Amman, où elle a commencé à collectionner des vêtements et des objets de la vie quotidienne provenant de la Palestine, mais aussi de la Jordanie et de la Syrie. Par la suite, elle élargit sa collection à l’ensemble du monde arabe. En 2014, elle ouvre un petit musée privé dans l’enceinte de la maison familiale à Amman. Au fil du temps, Widad Kawar s’impose à l’international comme l’une des collectionneuses privées et historiennes du textile faisant autorité dans le domaine du costume arabe. Elle a donné de nombreuses conférences, publié de nombreux ouvrages et généreusement prêté ses collections pour des expositions prestigieuses et des publications à travers le monde.
« Cette collection fait partie intégrante de l’histoire de ma mère et de ses origines. En tant que Palestinienne, elle s’est apparentée à une famille jordanienne de l’autre côté du fleuve et avait parfois l’impression qu’une partie de sa culture était en train de disparaître. Elle a donc commencé cette collection afin de préserver cette histoire et ce lien. » – Amin Kawar
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Madame Kawar, aujourd’hui âgée de 95 ans, et ses proches souhaitent faire découvrir l’héritage de toute une vie à un public international élargi, une aspiration qui s’est concrétisée dans la conservation et la mise en valeur d’une partie de sa collection au ROM, le plus grand musée du Canada.
Son fils, Amin, qui vit à Oakville en banlieue de Toronto, explique : « Trouver un toit pour cette collection est depuis longtemps l’un des objectifs de notre famille. En tant que visiteur assidu du ROM, il m’a été donné de noter le caractère encyclopédique de l’institution. il m’a semblé être l’endroit idéal pour accueillir une collection indissociable de l’histoire et des origines de ma mère. En tant que Palestinienne, elle s’est apparentée à une famille jordanienne de l’autre côté du fleuve et avait parfois l’impression qu’une partie de sa culture était en train de disparaître. Elle a donc commencé cette collection afin de préserver cette histoire et ce lien. »
Entre 2019 et 2022, ma collègue Sarah Fee (Ph. D.), conservatrice au ROM, et moi-même avons travaillé avec madame Kawar (affectueusement surnommée « tante Widad ») lors de trois séjours distincts en Jordanie. Nous passions nos journées à ses côtés à l’écouter, tout en consignant des informations et des anecdotes rares dans l’espace de travail de son musée, le Tiraz Centre: Widad Kawar Home for Arab Dress. Elle a procédé à la sélection minutieuse de coiffes et de bijoux, de robes et de châles brodés à la main et de chaussures pour femmes, ainsi que de paniers et d’ustensiles de cuisine destinés à la collection du ROM réunissant des textiles et des objets de la vie quotidienne du 20e siècle provenant de l’ensemble du monde arabe.
Sa décision de s’associer au ROM n’est pas le fruit du hasard. Madame Kawar a visité le ROM au milieu des années 1980 pour examiner des robes palestiniennes des années 1850 dans la collection du Musée. Ces pièces avaient été acquises par le premier directeur du ROM, Charles T. Currelly (1876-1957), auprès de la succession de son ami, le peintre préraphaélite anglais William Holman Hunt (1827-1910).
« À cette occasion, j’ai pu constater que ces robes étaient soigneusement entreposées, conservées et présentées, précise-t-elle. Je suis convaincue que le ROM prendra aussi grand soin des pièces choisies dans ma collection et les fera découvrir au plus grand nombre. Le Canada accueille des personnes venues de toutes les régions du monde arabe. J’espère que ces communautés trouveront de la joie et de l’inspiration dans leur propre patrimoine culturel au ROM. »
Toronto, l’une des villes les plus multiculturelles au monde, est désormais le deuxième foyer permanent d’un échantillon de sa vaste collection.
La Collection Widad Kawar de costumes et d’artisanat patrimonial arabes au ROM trouve son origine dans plusieurs milliers de textiles et d’objets de sa collection personnelle. Cette acquisition de 586 objets et textiles a hissé le Musée au rang de référence mondiale en matière de costumes du Moyen-Orient du 20e siècle et d’objets d’artisanat patrimonial, créant ainsi la plus belle et la plus importante collection publique du genre en Amérique du Nord.
La majorité de la collection couvre la région du Levant – principalement la Jordanie, la Palestine et la Syrie – mais comprend également des pièces uniques provenant d’Égypte, d’Irak, du Liban, de Libye, du Maroc, d’Oman, d’Arabie saoudite, du Soudan, des Émirats arabes unis et du Yémen. Répartie entre deux secteurs de conservation du ROM, soit le « Monde islamique » et « Mode et textiles du monde », la collection comprend 362 textiles (vêtements, accessoires, échantillons de tissus, coussins et tapis) et 224 articles (bijoux, coiffes ornées de pièces de monnaie, objets perlés, vannerie, objets en métal et en bois).
« Chaque point de couture, chaque estampe incarne la transmission intergénérationnelle du savoir et suscite un sentiment d’appartenance. Face aux crises, aux déplacements forcés ou à l’oppression, la pérennité et la mise en valeur des pratiques artisanales apportent une certaine stabilité, témoignent de l’histoire et redonnent la parole à ceux qui n’ont pas la possibilité de s’exprimer. »
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Son Excellence Sabah Al Rafie, ambassadrice du Royaume hachémite de Jordanie au Canada, qui a tenu à se rendre à deux reprises au ROM pour voir la collection Kawar, considère l’acquisition de cette collection par le Musée comme faisant partie intégrante du patrimoine vivant de milliers de Canadiens dont les racines remontent au monde arabe. Comme elle le souligne, cette collection constitue « une archive soigneusement documentée de voix, de valeurs et d’histoires tissées ensemble et minutieusement préservées au fil des générations ».
Le point de vue de l’ambassadrice trouve un écho chez l’honorable Mohammad Al Zaibak, sénateur canadien vivant à Toronto : « La communauté arabo-canadienne a une histoire dans ce pays qui remonte à plus de 140 ans. À une époque marquée par les malentendus et les conflits à travers le monde, le fait qu’une institution respectée comme le ROM partage une collection comme celle-ci avec le public – et favorise une collaboration et une consultation communautaires – fait en sorte que les diverses communautés trouvent leur place dans le Musée. »
Le ROM prévoit présenter une exposition consacrée à la collection Kawar, qui intégrera également la mode et l’art contemporain arabes.
Le magnifique costume du mariée de Bethléem présenté dans une vitrine de Galerie Samuel Hall Currelly au rez-de-chaussée du Musée offre un aperçu de la richesse et de la beauté de la collection. La présentation du costume est temporaire. Les textiles et les objets fabriqués à partir de matières organiques sont particulièrement sensibles à la lumière et ne peuvent être exposés pendant de longues périodes. Grâce à la riche base de données en ligne du ROM, le public du monde entier aura bientôt l’occasion de découvrir les pièces exceptionnelles de la collection Kawar.
La collection Kawar constitue une archive vivante qui fait le lien entre le passé et le présent. Les objets fabriqués à la main et les textiles brodés à la main, provenant de toutes régions du monde arabe, ancrent l’identité communautaire à travers des traditions partagées et préservent la mémoire collective en réunissant des récits et des histoires immatérielles. Chaque point de couture, chaque estampe incarne la transmission intergénérationnelle du savoir et suscite un sentiment d’appartenance. Face aux crises, aux déplacements forcés ou à l’oppression, la pérennité et la mise en valeur des pratiques artisanales apportent une certaine stabilité, témoignent de l’histoire et redonnent la parole à ceux qui n’ont pas la possibilité de s’exprimer.
Comme l’exprime avec éloquence Amin Kawar : « Lorsqu’une jeune personne entre au ROM et peut y découvrir un élément de sa propre culture ou de son patrimoine, l’impact est considérable. La présence de la collection Kawar au Musée permettra aux visiteurs arabes de tous âges d’établir un rapport avec une partie de leur propre histoire et d'inspirer un dialogue plus large. »
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La Collection Widad Kawar de costumes et d’artisanat patrimonial arabes bénéficie du soutien généreux du Fonds fiduciaire de bienfaisance Louise Hawley Stone, ainsi que d’un don partiel d’Amin Kawar et de la succession de Kamel Kawar.
Fahmida Suleman est conservatrice principale du monde islamique au ROM.