Lecture des archives naturelles
Publié
Catégorie
Auteur
..
La vase au fond des eaux froides et profondes du lac Crawford porte des milliers d’années d’histoire. Depuis plus de 55 ans, les scientifiques analysent les traces visibles et microscopiques des changements de la Terre qui sont conservées dans les couches de sédiments au fond du lac. Une exposition inaugurée en septembre 2025 permet aux visiteurs d’examiner ces traces et de découvrir les histoires que raconte le lac Crawford.
« L’histoire riche et variée du lac Crawford démontre le rapport étroit et soutenu entre les humains et la nature », affirme Soren Brothers, conservateur Allan et Helaine Shiff du changement climatique et co-commissaire de l’exposition.
La nature est un excellent archiviste. Les roches sédimentaires proviennent de l’accumulation de sédiments résultant de l’érosion et de précipitations qui se déposent en strates. Les anneaux de croissance d’un arbre permettent de déterminer son âge. Les couches de sédiments qui se déposent chaque année au fond du lac Crawford marquent elles aussi le passage du temps. La lecture de ces archives nous apprend l’impact de l’activité humaine sur la Terre, tant en Ontario qu’ailleurs dans le monde.
La circonférence du lac Crawford, sa forme et son emplacement dans un bassin calcaire de l’escarpement du Niagara contribuent à la préservation au fond du lac. Le lac Crawford est un lac méromictique – les eaux de surface et de profondeur ne se mélangent pas. À 24 mètres de profondeur, les sédiments se déposent en couches annuelles appelées « varves ».
Les scientifiques prélèvent les échantillons à l’aide d’un tube de carottage à froid. Le tube est rempli d’un mélange de glace carbonique, d’alcool et de charges de plomb. Il est ensuite plongé dans le lit du lac pour percer les sédiments. Le tube demeure au fond du lac le temps que les sédiments se figent et forment une croûte sur sa surface. L’échantillon appelé « carotte » est analysé en laboratoire.
« De nombreuses disciplines – géologie, botanique, paléoécologie, archéologie, biologie moléculaire, géochimie, savoirs autochtones – et perspectives ont contribué à raconter l’histoire naturelle et humaine du lac Crawford, affirme Deborah A. Metsger, conservatrice adjointe de la botanique au ROM et co-commissaire de l’exposition. Grâce aux percées technologiques, les scientifiques découvrent sans cesse de nouvelles données et répondent à de nouvelles questions, comme quoi les travaux scientifiques sont une œuvre en devenir. »
L’exposition LacCrawford : Les registres du temps examine comment les marqueurs présents dans les sédiments du lac témoignent d’un changement local et planétaire. Une projection murale montrant le lac en toute saison souligne la vivacité de la nature. Une table tactile permet aux visiteurs de comprendre le processus de sédimentation et ses différentes couches. L’exposition réunit également des objets d’époque, des photographies de la famille Crawford et des spécimens naturels, ainsi que les faits saillants des recherches des 55 dernières années de recherche.
Au cours des 75 dernières années, le lac a enregistré d’importants marqueurs locaux et planétaires de changements attribuables à l’activité humaine.
..
Les sédiments portent l’empreinte des activités d’humains vivant à proximité du lac Crawford depuis aussi tôt que les années 1200. Au début des années 1970, à sa surprise, Maria Boyko, une étudiante de troisième cycle travaillant sous la direction du conservateur du ROM à l’époque John « Jock » McAndrews, identifie des grains de maïs dans un échantillon de sédiments du lac. Ses recherches ont mené à des fouilles archéologiques, puis à la reconstruction de maisons longues sur le site peuplé par les Ancêtres autochtones.
« Peu de gens se rendent compte comment des sédiments datant de cette époque peuvent témoigner des rapports entre les humains et la nature. Nous savons que durant leur migration les bernaches se reposaient sur le lac à proximité des champs de maïs et d’autres cultures, changeant la chimie du lac et menant à la formation annuelle de varves qui se poursuit de nos jours », de dire Soren Brothers. Au cours des 75 dernières années, le lac a enregistré d’importants marqueurs locaux et planétaires de changements attribuables à l’activité humaine. Dans les années 1950, l’augmentation de cendres volantes (un dérivé de la combustion de carburants fossiles) dans les sédiments coïncide avec l’essor industriel de la ville voisine de Hamilton. Autour de la même époque, le plutonium provenant des essais nucléaires à l’air libre laisse également des traces dans les sédiments. En 2023, le lac Crawford s’impose comme un point de mire international lorsqu’il est choisi comme le meilleur marqueur d’une nouvelle époque géologique proposée, nommée d’après l’être humain : Anthropocène.
Le lac Crawford un site privilégié de recherche environnementale. L’équipe Crawford, un groupe international réunissant des chercheurs, des artistes et des intervenants d’autres displines dirigé par Francine McCarthy (Ph. D.) à l’Université Brock, travaille toujours à réunir les preuves nécessaires pour que le lac Crawford soit reconnu comme une référence mondiale. Au lac, l’histoire de notre planète se poursuit au gré de la formation annuelle de couches de sédiments. Que nous apprendront les varves qui s’y ajouteront ?
..
Stephanie Philp est médiatrice culturelle au ROM.