Briser la trame

Madame Zo, tissière énigmatique de Madagascar (1956-2020)
Photo by Nicolas Brasseur

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Art et culture

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Des ailes de sauterelles, des carottes, des mottes de terre rouge de Madagascar, des mauvaises herbes flétries, des chaussettes provenant de son placard, des nouilles spaghetti, des rubans de cassettes, des tubes de dentifrice et des cartes téléphoniques. Tout était bon à prendre pour Madame Zo (prononcez « Zou »), lissière à Madagascar, pour tisser ses compositions abstraites, qu’elle appelait « folies » (adaladalana) ou « tableaux ». Ses premières œuvres tissées saisissent l’éphémère et révèlent la beauté du quotidien, évoquant tous nos sens ainsi que des souvenirs et des histoires. C’est ce que j’ai appris de mes conversations avec Madame Zo, née Zoarinivo Razakaratrimo en 1956 à Antananarivo, la capitale de Madagascar, et bien d’autres choses encore.

Tristement, on constate que sa vie fut bien trop courte. Elle a quitté ce monde en 2020, à l’âge de 64 ans, peu reconnue et méconnue du grand public. Mais l’éclat de Madame Zo a été immortalisé, reconnu et célébré  tardivement. En 2023, elle a bénéficié d’une exposition personnelle à la Fondation H, le nouveau musée d’art contemporain d’Antananarivo. Ce musée ultramoderne est la création philanthropique de l’entrepreneur Hassanein Hiridjee.

Lors de cette exposition inaugurale de la Fondation H, près de 80 œuvres réalisées par Zo, datant pour la plupart de la fin de sa carrière, ont été exposées dans cinq galeries réparties sur trois étages. Les commissaires Bérénice Saliou et le professeur Bonaventure Soh Bejeng Ndikung ont créé des salles thématiques (Paysages, Réflexions, Passages, Trou noir et Cinétiss, Oraliture), chacune accompagnée d’un poème de Na Hassi. Le titre de l’exposition, Bientôt je vous tisse tous, fait référence à la lettre que Zo a écrite à la Fondation H en 2020, lorsqu’elle a reçu le prestigieux Prix Paritana de la Fondation. Un superbe catalogue de 385 pages conçu pour célébrer l’exposition comprend de nombreuses œuvres, ainsi que des contributions d’amis, de collaborateurs et d’admirateurs de Zo.

Les œuvres exposées ont été acquises par la Fondation H et représentent la fin de sa carrière lorsque, à partir de 2006 environ, elle a commencé à tisser des œuvres abstraites à grande échelle, jusqu’à six mètres sur huit. Certaines œuvres conservent l’usage des fibres naturelles et artificielles Si quelques pièces perpétuent son goût pour les fibres organiques et industrielles – soie brute, rubans de cassettes –, beaucoup, désormais animées par des fils de cuivre orange, résonnent avec les notions de flux, de communication et de vécu contemporain.

Seules quelques pièces issues de sa phase antérieure, caractérisée par des éléments organiques et électroniques abandonnés, ont été exposées en évidence dans une même salle. Malheureusement, très peu de choses ont survécu de ce premier chapitre, mais c’est cette période, 2000-2007, que je connais le mieux et que je souhaite, dans une certaine mesure, immortaliser ici.

Madame Zo in studio Photo courtesy Sarah Fee

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Zo a emprunté un chemin détourné pour parvenir à son art. Elle a travaillé pendant des décennies comme cartographe pour le gouvernement avant de se lancer dans le tissage comme passe-temps dans les années 1990. Madagascar a une tradition ancienne de tissage du raphia, du coton et de la soie en motifs rectangulaires rayés utilisés pour les vêtements et les tissus funéraires et, aujourd’hui, pour les nappes et les tissus d’ameublement. Zo a suivi une formation au Centre national de l’artisanat malgache, financé par le gouvernement, où elle a appris à fabriquer des tissus conventionnels et utilisables. Avec le temps, elle est devenue instructrice.

Mais tandis que ses élèves travaillaient à la fabrication de pièces pratiques et fonctionnels, Zo s’était engagée sur d’autres voies. Pendant un certain temps, elle a collaboré avec l’artiste conceptuel Joël Andrianomearisoa et avec la designer d’intérieur et de mode Mirana Andriamanantena, mais très vite, elle s’est mise à voler de ses propres ailes. Elle a trouvé son élan en créant ses « œuvres folles » et en utilisant des tissus inhabituels avec une chaîne en sisal et des insertions d’épices – clous de girofle, cannelle, vanille – ou de papier journal. Une pièce a été présentée en 1998 dans la prestigieuse Revue Noire.

Certains considèrent son œuvre comme une préservation des traditions de tissage malgaches. Pourtant, lors d’une entrevue menée en 2009 avec ma collègue Bako Rasoarifetra (Ph.D.), elle affirma sans détour avoir « complètement rompu avec la tradition ». Elle respectait les tisserands locaux et leur savoir-faire, mais déclarait : « Que l’on préserve ce qui appartient aux ancêtres, et que Mme Zo s’approprie ce qui lui appartient ». Pour concrétiser sa vision, elle a conçu ses propres métiers à tisser adaptés aux grandes largeurs, privilégiant un métier à cadres en bois plutôt qu’un métier à terre traditionnel. Elle privilégiait le sisal, matériau simple, étranger à l’île et sans tradition de tissage local. Ses compositions se développaient dans le sens de la trame plutôt que de la chaîne, ce qui lui permettait d’intégrer des objets aux formes insolites, perturbant ainsi la grille. Cette approche devint sa signature : un éventail audacieux de matériaux, non utilitaires et souvent éphémères.

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Ses insertions n’étaient ni aléatoires ni fortuites, loin de là. Une bonne partie de son œuvre durant cette période s’efforce de perturber le médium lui-même, à savoir le plan de tissage plat et sa structure de grille rigide. Ses trames récurrentes comprennent des épices, des aliments crus, des rubans magnétiques de cassettes et des casques d’écoute. Leurs formes étranges brisent la grille à angle droit des structures textiles. Certaines de ses œuvres couvrent intentionnellement la grille entièrement de fourrure douce ou d’explosions colorées de papier journal déchiqueté ; commentant son œuvre Woven Heddles, qui comporte des inserts métalliques servant de harnais pour les laisses, elle a déclaré : « Il ne s’agit pas de tisser, mais d’être tissé », soulignant son pouvoir sur le médium. Certaines œuvres visent à séduire le regard, mettant en lumière ses toiles tissées et nous invitant à redécouvrir ces banalités qui nous soutiennent, que nous pouvons parfois mépriser et que nous ne percevons plus, telles que la beauté des ailes de sauterelles ou la puissance discrète des racines de vétiver. D’autres capturent des souvenirs personnels et ancrés dans la culture locale, comme une panne d’électricité à Antananarivo ou l’enthousiasme de son chien pour la terre rouge.

En 2016, le ROM a acquis des œuvres de Zo et en a exposé trois dans la galerie Shreyas et Mina Ajmera de l’Afrique, des Amériques et de l’Asie-Pacifique. Ces œuvres, datant de 2000 à 2003, incarnent toutes les caractéristiques de ce moment de sa production créative : claviers d’ordinateur, cordons de téléphone, amas de fibres de soie. Un assemblage entièrement noir défie la grille par sa forme triangulaire, comprenant les inserts de vêtements qu’elle a pris dans son placard ainsi que des lunettes de soleil, invitant à regarder de plus près. « Vous devez regarder attentivement [mes œuvres] », m’a-t-elle affirmé.

Pourtant, à travers sa série de tissages qui comprend des trames translucides de film 16 mm, elle a remis en question l’acte de regarder et d’observer. Elle se délectait d’observer les visiteurs de ses expositions, les suivant pour entendre leurs interprétations personnelles de l’œuvre. Le documentaire de 2013 consacré à Zo, Matières sans Titre (réalisé par Manohiray Randriamananjo), est essentiellement une performance dans cette veine. Il suit les voyages de Zo le long de la route principale de Madagascar, alors qu’elle crée et présente des tissages éphémères de légumes à des publics de petites villes et observe leurs réactions.

Dans les détritus électroniques, les titres de journaux et les chutes de films 16 mm du World Wildlife Fund qui apparaissent dans ses œuvres, certains voient un commentaire politique, social et environnemental, un sujet sur lequel elle a toujours été insaisissable. Certains titres de ses œuvres ou les explications qu’elle donne à propos de ses œuvres le suggèrent. Elle m’a confié que son œuvre de 2001, Cache sexe, était inspirée par l’idée que la mode impose des changements constants alors que tout ce dont une personne a besoin pour s’habiller est un peu de coton, de sisal, de perles et de boutons ; la nature fournit ces éléments sans effort.

Ses décennies de défi en tant que femme artiste lissière ont fini par être récompensées. En 2018, elle fait partie des quelques artistes contemporains présentés dans l’exposition Madagascar – Arts de la Grande Île au Musée du quai Branly. En 2020, elle reçoit le prestigieux Prix Paritana de la Fondation H. Ce prix lui aurait enfin permis de bénéficier d’une résidence d’artiste prolongée jusqu’à ce que survienne la pandémie de COVID-19.

Zo était une femme de peu de mots. Seules quelques œuvres éphémères de ses débuts ont traversé le temps. Celles des dernières décennies acquises, exposées et publiées par la Fondation H subsistent encore pour raconter l’histoire de l’insaisissable Zo. « L’accès à l’art est un moyen de s’ouvrir au monde et aux possibilités », explique Hobisoa Raininoro, de la Fondation H. Dans l’un des pays les plus pauvres du monde, où les possibilités d’éducation artistique sont rares, voire inexistantes, quelque 100 000 visiteurs, dont de nombreux groupes d’écoliers, ont visité l’exposition en 2023. J’aime à penser que Madame Zo était là, à l’écoute de leurs pensées.

Trois des œuvres de Madame Zo sont exposées dans la galerie Shreyas et Mina Ajmera de l’Afrique, des Amériques et de l’Asie-Pacifique au ROM.

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Sarah Fee est conservatrice en chef de la section Mode et textiles du monde au ROM.

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