Pour beaucoup d’entre nous, « intérieur » était synonyme de « camp d'internement ».
La collection du ROM s’enrichit d’un tableau de l’artiste canadien d’origine japonaise Norman Kiyomitsu Takeuchi.
Publié
Catégorie
Auteur
Le ROM a acquis un tableau
Le ROM a acquis un tableau de l’artiste canadien Norman Kiyomitsu Takeuchi intitulé L’intérieur revisité (2012-2017). L’œuvre, qui figurait dans l’exposition originale du ROM Je suis Canadien d'origine japonaise : réflexions sur un monde déchiré, aborde l’expérience que Takeuchi a vécue dans les années 1940, lorsque plus de 22 000 Canadiens d’origine japonaise ont été internés en vertu de la Loi sur les mesures de guerre. En 1988, le gouvernement canadien a présenté ses excuses pour cette injustice, mais pour Takeuchi, le traumatisme de cet événement est resté. C’est devenu un thème sous-jacent de son œuvre. Il s’emploie à trouver la meilleure façon d’exprimer la complexité de l'identité et des identités. Il nous livre ici ses réflexions sur la création de cette œuvre à la fois percutante et poétique.
La nature même de la démarche artistique signifie que je cherche sans cesse à créer quelque chose de nouveau, à atteindre à l’inédit par le biais de l’expérimentation et du risque. Au fil du temps, les œuvres et les processus de pensée évoluent. Ce changement progressif peut amener à repenser des œuvres antérieures. L’intérieur revisité en est un exemple. J’avais peint une première version cinq ans plus tôt, l’intitulant simplement Intérieur. Elle faisait partie d’une série de tableaux traitant de l’internement des Canadiens d’origine japonaise dans les années 1940, que j’ai moi-même vécu dans mon enfance. Pour beaucoup d’entre nous, « intérieur » était synonyme de « camp d'internement » ou simplement de « camp ». La question « Où étiez-vous à l’intérieur ? » était – et pour certains le demeure – notre façon de nous rapprocher en partageant notre compréhension de de ce déracinement.
L’intérieur revisité témoigne de ma volonté de transmettre mon histoire et mon identité de Canadien d’origine japonaise à travers mon art. Dans ce tableau, la juxtaposition d’un résident d’un camp d’internement en Colombie-Britannique et des femmes vêtues de kimonos d’une estampe ukiyo-e du 19e siècle souligne non seulement mon propre patrimoine culturel, mais aussi le profilage racial qui était au cœur de mon expérience dans les années 1940.
Tous ces éléments étaient présents lorsque j’ai entrepris la série canado-japonaise il y a vingt-trois ans, en 1998. À l’époque, les formes abstraites étaient encore plus percutantes : la rupture entre le non défini et le figuratif était violente. Mais en retravaillant Intérieur, ces formes sont devenues plus nuancées et plus sombres. Les figures du tableau sont ancrées dans le réalisme, mais les formes abstraites, parfois reconfigurées jusqu'à ce qu’elles répondent à une sorte de critère indéfini, sont des formes ambivalentes qui expriment ma désorientation quant à la place que j’occupe dans le monde. Ces ambiguïtés exacerbées sont devenues une métaphore de ma tentative de surmonter cette période traumatisante, donnant lieu à des moments de réflexion intérieure en constante évolution.