L’aube de l’Anthropocène
Une carotte de sédiments provenant du lac Crawford témoigne de l’impact de l’activité humaine sur la Terre. Cette carotte pourrait-elle marquer le début d’une nouvelle ère dans l’histoire de notre planète ?
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Le carottage du lac Crawford
Le jour du dernier carottage du lac Crawford, il fait un froid glacial. Un petit groupe est rassemblé sur la glace, épaisse de près d’un demi-mètre. Monica Garvie, doctorante anichinabée du nord de l’Ontario, s’agenouille à côté d’un trou creusé à la tronçonneuse dans la glace. Elle mène une cérémonie et dépose des branches de cèdre sur le site. « Prendre soin du lac au cours d’un processus d’extraction est une façon de témoigner du respect et de s’assurer que nous maintenons une bonne relation avec le lac, explique Monica Garvie. Il me tenait à cœur de participer et de mener la cérémonie. »
Après la cérémonie, l'équipe de recherche se met au travail, versant un mélange de glace carbonique et d’éthanol dans un gros tube métallique qui est solidement arrimé à un trépied. Le tube est ensuite plongé dans le lit du lac où l’eau ne se mélange jamais, ce qui permet l’accumulation des couches de sédiments. Le tube perce les sédiments et demeure au fond du lac le temps que les couches pâles et foncées déposées chaque année se figent et racontent leur histoire.
Le lac Crawford est plus profond que large, ce qui signifie que les eaux de surface et de profondeur ne se mélangent pas. La décomposition est lente et aucune vie importante ne perturbe le fond du lac. Par conséquent, ce lac et d’autres lacs du genre, qualifiés de « méromictiques », ont d’excellents registres sédimentaires de ce qui s'est passé depuis leur formation.
Bien qu’il ne soit pas le seul lac méromictique en Ontario, le lac Crawford présente un intérêt particulier. Ses couches de sédiments exceptionnellement détaillées – appelées varves – donnent une image percutante des événements survenus sur ses rives au cours des 10 000 dernières années. Le registre le plus proche de la surface se présente sous la forme d’une couche de sédiments pâles et sombres pour presque chaque année. En comptant ces anneaux, comme ceux d’un arbre, les chercheurs peuvent dater avec précision leurs découvertes jusqu’à la fin du 12e siècle. Les résultats en disent long sur ce qui se passait dans le lac et ses environs.
Au cours de travaux menés depuis une cinquantaine d’années, les scientifiques du ROM ont trouvé des siècles de preuves laissées par les humains qui vivaient et travaillaient autour du lac. Ce travail a permis de faire du lac et de ses rives un site important d’apprentissage et de commémoration des différents peuples qui ont vécu sur ces terres, qui sont les terres ancestrales des Wendat. Ces dernières carottes serviront à déterminer si le lac Crawford, avec ses nombreuses traces d’activité humaine, pourrait être désigné comme le « clou d’or » qui marque le début d’une nouvelle époque dans l’histoire du monde, une époque définie par l’homme.
Le nom de cette nouvelle époque possible fait déjà partie de la conscience culturelle : l’Anthropocène. Reste à savoir si cette sera officiellement reconnue par la Commission internationale de stratigraphie (ICS), l’organisme chargé d’établir une échelle des temps géologiques standardisée. Du point de vue du « temps profond », qui sert parfois à désigner l’échelle des temps géologiques, les 2 000 dernières années sont un simple clin d’œil, explique Soren Brothers, conservateur Allan et Helaine Shiff en changement climatique au ROM. Une époque représente généralement plusieurs millions d’années et une distinction anthropique supposerait que l’influence de l’être humain sur le registre sédimentaire de la planète est irréversible.
Une histoire d’influence humaine
« La période durant laquelle nous avons considérablement modifié le système terrestre était trop courte pour permettre la formation de falaises, écrit Francine McCarthy, micropaléontologue à l’Université Brock, dans un chapitre d’un livre à paraître. Les candidats possibles qui définiront littéralement ce que signifie l’Anthropocène [le clou d’or proposé] comprennent les dépôts souterrains, les tourbières et les récifs coralliens, ainsi que les sédiments lacustres et marins. »
La décision sera rendue au cours de l’année à venir par la Sous-commission sur la stratigraphie quaternaire. Le groupe de travail sur l’Anthropocène sélectionnera le site qui illustre le mieux le changement du système terrestre associé à la « Grande accélération » des années 1950 siècle et proposera le point exact de cette série sédimentaire pour établir le début de l'époque de l’Anthropocène proposée. Le lac Crawford fait partie des sites envisagés, car ses sédiments témoignent clairement de l’influence humaine locale sur plusieurs centaines d’années, ainsi que de l’impact global de la Grande accélération.
Les trois carottes remontent du fond du lac, les unes après les autres au cours d'une journée. Les chercheurs utilisent de l’eau chaude pour détacher les carottes des tubes métalliques et des grattoirs en plastique jaune pour en nettoyer l’extérieur avant de les transporter sur le rivage sur des planches de bois. « J'ai travaillé avec beaucoup de carottes de sédiments", explique M. Brothers. En général, on prélève un bouchon de boue d’un mètre de long au fond du lac, et il ressemble à un bouchon de boue d’un mètre de long. »
Les varves pâles du lac Crawford sont radicalement différentes. « J'ai entendu parler de l’existence en théorie de ce type de carottes, mais elles sont extrêmement rares, dit-il. La longue histoire humaine clairement racontée par la carotte la rend plus attrayante, indépendamment d’une éventuelle désignation de clou d’or. Cela ne changerait pas fondamentalement l’histoire que raconte cette carotte ».
C’est peut-être la dernière fois que des carottes seront prélevées dans le lac.
Jusqu’à présent, les chercheurs se sont appuyés sur les preuves fournies par les carottes successives pour parvenir à leurs conclusions. Mais c'est peut-être la dernière fois que des carottes seront prélevées dans le lac, explique McCarthy, qui dirige les travaux depuis une demi-décennie et qui est actuellement associée de recherche au ROM.
McCarthy affirme qu’après s’être entretenue avec Catherine Tammaro, une Aînée et artiste wyandot qui a participé aux consultations sur le projet, elle en est arrivée à la conclusion que « nos aspirations scientifiques à prélever davantage de carottes et les valeurs de la population autochtone concernant le lac en tant que site spirituel étaient différentes ». Pour Tammaro, il s’agit de la valeur autochtone des « bonnes relations » avec la terre. « Je crois que la meilleure façon de l’exprimer serait : ne pas violer la terre ou le monde naturel, établir un rapport responsable avec le monde naturel et favoriser des modes de vie durables ».
Lorsque l’autorité locale de protection de la nature a acheté le lac Crawford et ses environs de la famille Crawford en 1969, personne ne savait à quel point le lac était spécial. À l’époque, explique Hassaan Basit, actuel directeur général de Conservation Halton, son institution tenait à empêcher que cette parcelle de 463 hectares ne soit transformée en carrières, favorisant plutôt l’établissement de liens avec le site adjacent de Rattlesnake Point. Mais les choses ont rapidement changé lorsque Jock McAndrews, conservateur au ROM, a demandé à prélever des échantillons dans le lac. Dans la première carotte, son équipe a trouvé du pollen de maïs dans les varves datant de la fin des années 1200, bien avant la colonisation. Ils ont tout de suite compris qu’il s’agissait d’une preuve de présence autochtone près du lac.
En 1972, les chercheurs étaient convaincus qu’un village près du lac Crawford avait été habité par des Autochtones entre la fin des années 1200 et la fin des années 1500, et la communauté cultivait du maïs pour se nourrir.
Les grains de pollen sont probablement les objets les plus minuscules conservés au Musée..
« Les grains de pollen sont probablement les objets les plus minuscules conservés au Musée », affirme Deborah Metsger, conservatrice adjointe de la botanique au ROM. Cela dit, ils ont eu un impact important sur l’aire de conservation. Au début des années 1980, des travaux de reconstitution de trois maisons longues sur le site de leurs fondations d’origine ont été entrepris. Elles logent aujourd’hui des artéfacts et une exposition sur les arts et les cultures autochtones contemporains. Au total, les restes de 11 maisons longues ont été mis au jour à proximité du lac.
Madame Metsger s’intéresse au site depuis longtemps. En 1981, elle était l’une des assistantes de terrain lorsque le ROM a prélevé une carotte qui a servi de modèle à un artiste pour la carotte modèle exposée dans la galerie du Musée consacrée à l’évolution. « À l'époque, dit-elle, nous percions nous-mêmes la glace à l’aide de tarières manuelles ».
L’histoire humaine que McAndrews et d’autres chercheurs ont découverte commence avec le village iroquois, mais elle ne s’arrête pas là. Quelques centaines d’années plus tard, dans les années 1800, une baisse du pollen des arbres et l’introduction quasi simultanée du pollen d’ambroisie leur indiquent que les terres autour du lac ont été défrichées, deux éléments caractéristiques de la colonisation européenne.
La Grande accélération
À la fin du 18e siècle, la famille Crawford achète le lac et ses environs. Elle se consacre à l’exploitation forestière et installe une scierie au bord du lac pour traiter les pins blancs de la région. Toute cette activité humaine, qui remonte au village iroquois, a modifié les propriétés du lac et provoqué l’apparition de vastes tapis d’algues.
La nature de l’influence de l’activité humaine sur le registre sédimentaire connaît un changement au 20e siècle : l'ère nucléaire et de la Grande accélération ont également laissé des marques indélébiles. Les dépôts de césium radioactif s’intensifient dans les années 1950, atteignant un pic en 1963, et chutent avec la signature des traités sur la non-prolifération des armes nucléaires. Les particules associées à l’utilisation accrue des combustibles fossiles, ainsi que les microplastiques font leur apparition dans les sédiments.
Les carottes du lac Crawford racontent toute cette histoire. L’une des trois dernières carottes se trouve déjà dans une installation cryogénique au Musée canadien de la nature à Ottawa. Une autre est conservée à l’Université de Carleton à des fins de recherche. La dernière se trouve maintenant au ROM, où elle constitue la première acquisition de Soren Brothers.
L’excursion de février 2022 a marqué la fin, en quelque sorte, d’un processus de collecte de données sur ce lac inhabituel. Bien que les recherches sur les secrets du lac Crawford soient loin d’être terminées, il est temps pour le lac de se reposer. À l’intar de Francine McCarthy, Monica Garvie, la doctorante qui a célébré la cérémonie, tente de trouver un juste équilibre. D’après son expérience, les façons autochtones de connaître le monde et les méthodes scientifiques occidentales n’ont pas de mesure commune. Or, en tant que femme autochtone et étudiante à l'Université Queen’s en histoire géologique des lacs, elle essaie de s’engager dans les deux voies. « Pour moi, dit-elle, le fait que l’équipe Crawford ait permis la tenue de la cérémonie est encourageant – un pas dans une direction qui normalise les différentes façons d'être. »
Kat Eschner
Kat Eschner est une journaliste scientifique et économique basée à Toronto.