De vrais vampires
La chauve-souris vampire doit son nom à son affinité avec l’un des plus redoutables monstres folkloriques.
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La chauve-souris vampire ne mange pas d’aliments solides
La chauve-souris vampire ne mange pas d’aliments solides et ne boit pas d’eau. Elle se nourrit exclusivement de sang – un exploit à l’origine de sa triste notoriété. En Amérique latine, foyer des chauves-souris vampires, elles font partie intégrante des mythes et religions depuis plus de mille ans.
Dans la culture classique de Veracruz, le sacrifice humain est un rituel important exécuté par des hommes portant des costumes de chauve-souris vampire. Camazotz, la « chauve-souris de la mort », est l’une des divinités figurant dans le Popol Vuh, un récit maya de la création du monde et les escapades des jumeaux dans la « maison des chauves-souris ». Le dieu Camazotz décapite un des jumeaux et se sert de la tête comme balle.
La chauve-souris vampire est également un symbole de fertilité et de renaissance. Selon un mythe de création du Costa Rica, le sang versé par un jeune jaguar mordu par une chauve-souris vampire a donné naissance à la Terre et l’a ensemencée. Dans le folklore brésilien, la plante de tabac appartient aux chauves-souris vampires et quiconque manque de respect à la plante est automatiquement transformé en loutre.
La chauve-souris vampire était inconnue dans l’Ancien Monde jusqu’à ce que les conquistadors rentrent au pays et en parlent. Ils avaient vu non seulement des chauves-souris vampires, mais des Autochtones vêtus de capes vampires. Les légendes de chauves-souris hématophages n’ont pas à tarder à se répandre en Europe. Conrad Gessner, le père de la zoologie moderne, fut l’un des premiers à décrire les chauves-souris vampires dans un contexte scientifique au 16e siècle, mais les chauves-souris étaient encore considérées comme des oiseaux à l’époque.
Deux siècles plus tard, lorsque Carl von Linné établit le système de nomenclature binominale des plantes et des animaux, il attribue le nom de « vampire » à plusieurs espèces de chauves-souris, notamment celles qui lui semblent le plus redoutables : la roussette de Malaisie (Pteropus vampyrus), ou grand renard volant, l’une des plus grandes chauves-souris au monde, originaire d'Asie du Sud-Est, et la chauve-souris javelot (Vampyrum spectrum), ou faux-vampire, originaire des jungles d’Amérique latine.
Le mythe du vampire est bien plus ancien que la connaissance des chauves-souris vampires parmi les Européens. En fait, il serait aussi ancien que la civilisation humaine. Le premier témoignage écrit a été découvert en Assyrie sous la forme d’une formule magique vieille de 4000 ans destinée à protéger les enfants du pouvoir maléfique des vampires. Dans le folklore, les monstres hématophages pouvaient être aussi bien des ombres étranges et des morts-vivants que des sorcières et des loups.
Différentes éditions du Dracula de Bram Stoker, dont la première édition de 1897 (en haut à gauche).
Ce n'est qu’au 19e siècle que les chauves-souris et les vampires se confondent..
Ce n'est qu’au 19e siècle que les chauves-souris et les vampires se confondent. Les histoires de vampires s’imposent dans la littérature européenne, en commençant par des poèmes tels que Thalaba the Destroyer (1801) de Robert Southey et The Vampyre de John Stagg (1810). À quelques exceptions près, les premiers récits de vampires ont très peu à voir avec les chauves-souris, mais les deux fusionnent dans « Pepopukin in Corsica » d’Arthur Young (publié dans The Stanley Tales en 1826). Désormais, les vampires ont des ailes et peuvent voler. Ils sont devenus des chauves-souris. L’image des vampires en tant que chauves-souris est frappante et ne tarde pas à s’imposer dans les romans à quatre sous. Lorsque Bram Stoker a écrit son célèbre roman Dracula (1897) des articles de journaux sur les chauves-souris vampires auraient figuré parmi ses notes de recherche. Depuis lors, chauve-souris est synonyme de vampire et l’inverse.
Les chauves-souris vampires – les vrais vampires – ne représentent que trois des 1300 espèces de chauves-souris dans le monde. Elles vivent dans des grottes ou des arbres creux en Amérique du Sud et en Amérique centrale. De taille moyenne et ne pesant que 20 à 40 grammes, ces chauves-souris sont donc nettement plus petites que la majorité des vampires fictifs. La plupart des représentations précolombiennes de chauves-souris, dont celles de Camazotz, ressemblent à des chauves-souris à nez en feuille, proches parents des vampires.
Les trois espèces de vampires comprennent le vampire à ailes blanches (Diaemus youngi), le vampire à pattes velues (Diphylla ecaudata) et le vampire commun (Desmodus rotundus). En général, les deux premières espèces se nourrissent de sang d’oiseaux, tandis que le vampire commun préfère les grands mammifères, tels que les porcs domestiques, les bovins et de rarissimes humains. L’évolution du mode alimentaire hématophage nous est inconnue. Selon une hypothèse, les chauves-souris se seraient nourries d’ectoparasites gorgés de sang, tels que des tiques, ou d’insectes se trouvant sur des blessures de grands animaux. Le développement des zones rurales s’est accompagné d’une abondance de proies (vaches, cochons et chevaux) et le vampire commun en particulier a proliféré. Cette situation a entraîné des épidémies de rage parmi le bétail. Cela dit, le problème a considérablement diminué depuis que de nombreux animaux de ferme sont vaccinés contre la rage.
La salive des chauves-souris vampires contient une substance appelée « draculine », qui constitue désormais l’ingrédient actif d’un médicament destiné à dissoudre les caillots sanguins.
Les vampires quittent le dortoir
Les vampires quittent le dortoir au crépuscule pour chasser. Tous leurs sens sont mis à contribution, y compris leurs oreilles, qui leur permettent de détecter la respiration d’un animal dans un état de sommeil profond. Les vampires possèdent également un récepteur de chaleur, unique parmi les mammifères. Il est situé autour du coussinet nasal et aide le vampire à trouver une veine appropriée pour mordre. Lorsque le vampire a repéré une proie, il se pose sur le sol et s’approche de l’animal en sautillant. Il peut également ramper sous les branches pour atteindre les pattes des oiseaux endormis. Les vampires ont une membrane caudale très courte, ce qui leur permet de marcher, de courir et de grimper.
Après s’être posée sur sa proie, la chauve-souris utilise ses dents acérées pour entailler la peau (3 à 4 mm) et laper le sang. Les rainures sous la langue facilitent l’ingestion. La salive des chauves-souris vampires contient une substance appelée « draculine », qui constitue désormais l’ingrédient actif d’un médicament destiné à dissoudre les caillots sanguins. Normalement, l’incision est indolore et ne réveille pas la proie. Heureusement, car la chauve-souris met une vingtaine de minutes pour ingérer les deux cuillères à soupe de sang que son estomac peut contenir. Le sang est principalement constitué d’eau et, presque immédiatement après s'être installée pour boire, la chauve-souris vampire commence à uriner, se débarrassant ainsi de son excédent de poids et maximisant son apport en nutriments.
Après son repas
Après son repas, la chauve-souris vampire a absorbé jusqu’à 60 % de son poids en sang. Elle s’aide de ses pouces et de ses pattes bien développés pour s’envoler vers sa colonie, où elle s’installe pour digérer. Le vampire n'a pas besoin de se nourrir plus d’une fois par nuit, mais il ne peut pas vivre plus de quelques jours sans s’alimenter. L’altruisme est essentiel à la survie des vampires. Après une chasse fructueuse, les chauves-souris régurgitent une partie de leur repas sanguin pour nourrir leurs congénères restés sur leur faim. Leur générosité est alors récompensée la prochaine fois qu'elles sont dans le besoin.
L’altruisme est essentiel à la survie des vampires.
Par conséquent, ils s’occupent les uns les autres
Par conséquent, ils s’occupent les uns les autres, prenant note des membres de la colonie qui partagent leur vie et écartant les égoïstes. Comme beaucoup d’autres chauves-souris, les vampires peuvent atteindre 20 ans ou plus dans la nature. Les colonies – principalement un mâle et plusieurs femelles avec des petits – cohabitent pendant de nombreuses années et se livrent régulièrement à des séances de toilettage et de « bavardage ». Elles peuvent également chasser ensemble, se nourrissant dans la même zone ou parfois même à partir de la même blessure. Les jeunes vampires bénéficient de soins parentaux plus longs que ceux d’autres chauves-souris (jusqu’à neuf mois), probablement en raison des risques élevés liés à l’alimentation par le sang.
Depuis leur découverte et leur propagation en Europe, les chauves-souris se présentent sous forme de vampires monstrueux et font partie intégrante de l’Halloween, des films d'horreur et de la littérature gothique. Bien que les chauves-souris vampires – du moins le vampire commun – soient parmi les chauves-souris les plus étudiées, il nous reste encore beaucoup à apprendre. Leur structure sociale fascinante, leurs sens spécialisés et, surtout, leur capacité à se nourrir exclusivement de sang continuent de stimuler l’imaginaire collectif.
Les chauves-souris : charmes, remèdes et malédictions
Dès le Moyen Âge, l’Église catholique associe la chauve-souris au diable et, à la Renaissance, ses différentes représentations symbolisent la mélancolie et l’obscurité intellectuelle. Dans de nombreuses régions du monde, les chauves-souris sont associées aux fantômes, aux âmes et même aux rêves. Dans le folklore, elles sont utilisées dans les potions et les sortilèges. En Chine, les chauves-souris sont des porte-bonheur. Dans la mythologie scandinave, elles ne produisent que trois gouttes de sang, mais ces précieuses gouttes possèdent des propriétés magiques bénéfiques dans des domaines tels que les relations amoureuses, la chasse et la pêche. Les chauves-souris font également partie de la médecine traditionnelle. En Chine et en Europe, leur sang et leurs excréments sont utilisés pour traiter tous les maux, du rhume à la cécité.
Johan Eklöf
Johan Eklöf est un scientifique suédois spécialiste des chauves-souris et un écrivain qui œuvre dans les domaines de la conservation, de la recherche et de la communication. Il est l’auteur d’ouvrages de fiction et d’ouvrages scientifiques sur les chauves-souris, l’évolution des animaux et la vie quotidienne. Il se consacre actuellement à la découverte des secrets de l’obscurité.
Jens Rydell est un scientifique suédois et un photographe naturaliste spécialisé dans l’écologie et la conservation des chauves-souris à l’Université de Lund. Il étudie les chauves-souris et les insectes depuis 40 ans. Il s’intéresse également aux effets de l’énergie éolienne et de l’éclairage artificiel.