De l’inconnu au connu

La découverte d'un phénomène inhabituel dans un tableau à l’huile du 17e siècle
ROM
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Art et culture

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Le domaine de la conservation des œuvres d’art s’associe à certaines certitudes. Les tableaux accumulent généralement une importante couche de poussière et de saleté au fil des ans, surtout s’ils sont placés près d’une cheminée ou dans une salle à manger particulièrement achalandée. On peut également compter sur le jaunissement et la fragilisation du vernis, notamment sur les tableaux recouverts d’un vernis à base de résine naturelle comme le dammar (qui vient d’espèces  de la famille des diptérocarpacées). Nous disposons de méthodes éprouvées pour retirer les couches de poussière, de saleté et de vernis en toute sécurité, ainsi que de nouvelles techniques, dont des gels et des nanofluides, qui s’ajoutent au coffre à outils du restaurateur. Pour la grande majorité des tableaux, la réaction aux interventions est prévisible, surtout après des analyses approfondies et en procédant avec prudence. Certains diront même que le processus est méditatif, apaisant, voire serein.

Et puis survient l’inconnu.

Un tel événement s’est produit il y a plusieurs années dans le laboratoire du ROM lors de la restauration du tableau Poste de pêche, Terre-Neuve de l’artiste néerlandais Gerard van Edema. Surnommé le « Salvator Rosa du Nord », Edema aurait voyagé en bateau vers des destinations telles que Terre-Neuve, New York et le Suriname, peignant des paysages destinés à de somptueux intérieurs européens. Au cours du dévernissage de ce paysage datant d’environ 1690, l’équipe du ROM a utilisé un solvant ordinaire (de la famille des alcools) selon la technique habituelle (en passant délicatement un coton humide sur la surface). Un phénomène inexplicable se produit. L’image, autrefois saturée et nette, représentant des arbres et le ciel, est devenue desséchée et floue. Un voile brun et poreux s’est déposé sur le feuillage verdoyant, et le ciel bleu clair a été envahi par un brouillard mêlant le rouge, le mauve et le brun.

Réprimant sa panique, l’équipe applique immédiatement au pinceau un vernis provisoire sur la surface, et les couleurs réapparaissent. Mais qu’est-ce qui a provoqué cet effet des plus inhabituels ? 

Tableau représentant un hameau rural au crépuscule, avec de petites maisons en bois, quelques personnages et des collines ondulantes sous un ciel spectaculaire, chargé de nuages.

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L’équipe a prélevé des échantillons de couches de peinture à divers endroits du tableau, choisis parmi des zones présentant des couleurs et des aspects différents, puis les a envoyés à l’Institut canadien de conservation. L’analyse visait à identifier les pigments utilisés par l’artiste, le liant servant à empêcher la séparation des pigments, ainsi que tout autre vernis, revêtement ou additif susceptible d’expliquer le phénomène.  

Verdict : la cause de ce phénomène inhabituel réside dans une particule de pigment bleu moyen appelé « smalt ». Le smalt est un verre potassique coloré par des ions cobalt largement utilisé entre le 16e et le 18e siècle. La migration des ions de potassium au contact des acides gras entraîne sa décoloration. D’autres réactions chimiques peuvent se produire, entraînant la formation d’une croûte, ce qui incite alors les restaurateurs à la supprimer. Cela déclenche un nouveau cycle de dégradation plus profonde, conduisant à la formation de particules de pigment encore plus transparentes.  

Le bleu du ciel dans Poste de pêche, Terre-Neuve est entièrement constitué de smalt. Le bleu ayant désormais disparu de la particule transparente, le spectateur se retrouve face à un rendu clair de la couche d’apprêt brun-rougeâtre. Par le passé, les restaurateurs ont sans doute été confrontés à des phénomènes similaires, aussi rapides que spectaculaires, lors du nettoyage de ce tableau. Ils ont donc appliqué des repeints à base de pigments bleus plus récents, tels que le bleu de Prusse, qui n’existait pas à la fin du 17e siècle. Le bleu de Prusse a été découvert par hasard environ 15 ans après la création du tableau d’Edema. Il est considéré comme le premier pigment synthétique moderne.  

S’appuyant sur les résultats fournis par l’Institut canadien de conservation, Stephen Gritt s’est vu confier la restauration du tableau. Gritt est un restaurateur indépendant de renom établi à Ottawa. Il s’est concentré sur l’élimination des couches de vernis et de repeinture, puis sur la réintégration des zones décolorées et endommagées. Il n’a pas procédé à l’application d’une épaisse couche de peinture, mais plutôt à des ajouts localisés et minutieux de retouches amovibles, afin que le spectateur puisse mieux interpréter le tableau. Il était primordial de restituer correctement le plan intermédiaire rocheux, auparavant masqué par d’abondantes retouches vertes. Cette nouvelle interprétation du plan intermédiaire se rapproche davantage du littoral de Terre-Neuve initialement représenté par Edema. 

Ce tableau a été prêté à The Rooms, musée provincial, archives et galerie d’art de Terre-Neuve-et-Labrador, jusqu’en 2028. Il figure dans une exposition intitulée Newfoundland Imagined: European Visions in the 1600s. Les visiteurs sont invités à proposer des emplacements possibles pour Poste de pêche, Terre-Neuve, ainsi que pour le tableau adjacent : un paysage côtier attribué à Edema.

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Heidi Sobol est gestionnaire principale de la restauration au ROM.

Une œuvre d'art verticale composée de tiges de bambou brunes avec des fleurs de ipomée bleues et blanches et des feuilles vertes qui s'entrelacent.

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