La déesse « minoenne » du ROM : La famille minoenne

Détail de la tête de la déesse "minoenne" ROM
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Cet article s’inscrit dans le cadre du projet de recherche sur la déesse en ivoire du ROM, un des fleurons des collections du Musée royal de l’Ontario (ROM). 

Après avoir examiné les figurines minoennes les plus connues (qui pourraient être modernes) dans mon article précédent, je me penche à présent sur certains artéfacts minoens authentiques découverts lors de fouilles en Crète.

Il existe des similitudes entre ces antiquités minoennes et les figurines « minoennes » sans lieu de découverte archéologique connu dont j’ai parlé précédemment. À l’origine, ces similitudes ont servi à démontrer l’authenticité des figurines soupçonnées d’être des contrefaçons minoennes. Cependant, il est maintenant reconnu que ces parallèles ont du bon et du mauvais. D’une part, ils peuvent montrer que les figurines d’origine douteuse pourraient être minoennes d’un point de vue stylistique, mais d’autre part, ils sont autant de modèles pour les faussaires. Il est important de tenir compte de la date de mise au jour de chacun des objets minoens, car cela permet de savoir lesquels étaient connus (et pouvaient donc être copiés) avant que les figurines d’origine douteuse n’apparaissent sur le marché de l’art.

Déesses aux serpents en faïence provenant de Cnossos

Shrine of the snake goddess as arranged by Evans, Palace of Minos vol. 1 (1921)

Le « sanctuaire des déesses aux serpents », une installation hypothétique réalisée par sir Arthur Evans des artéfacts, y compris les deux figurines en faïence, vers 1600 avant notre ère, aujourd’hui conservées au Musée archéologique d’Héraklion, en Crète.
A. Evans, Palace of Minos, vol. 1 (1921), fig. 377

Ces deux figurines aux serpents en faïence comptent parmi les images les plus connues des « déesses » minoennes. Exception faite de la matière, elles sont très similaires aux déesses aux serpents en ivoire de Boston et Baltimore.

Elles ont été mises au jour par Arthur Evans en 1903 lors des fouilles de Cnossos, dans une pièce au sud de la salle du trône, qu’il a appelée les « dépôts du temple ». Evans pensait qu’ils représentaient une déesse aux serpents (la figure à gauche) et une prêtresse, ou peut-être une autre déesse (la figure à droite), et qu’il s’agissait d’objets votifs faisant partie d’un sanctuaire. L’image montre la reconstitution qu’il propose des figurines et des autres objets découverts avec elles. Il s’agit d’une interprétation très fantaisiste qui réunit des objets dispersés dans au moins deux gisements et les deux figurines complètes ont été reconstituées. La tête de la « prêtresse » a été ajoutée par Halvor Bagg, un artiste danois, en même temps que la coiffe qui est dotée d’un minuscule félin également découvert lors des fouilles. Le visage de cette figure est une pure reconstruction. Il manquait à la « déesse aux serpents » la jupe inférieure, qui a été restaurée à partir d’autres figurines et plaques provenant de la zone de fouilles.

Que les détails de la reconstitution soient exacts ou non, les femmes manipulant des serpents semblent être associées à certains aspects d’un rituel minoen. Les similitudes entre ces figures de faïence et la déesse de Boston en ivoire expliquent pourquoi Evans s’est empressé d’authentifier la figurine en ivoire. Selon lui, elle corroborait l’existence de la déesse aux serpents minoenne, mais pour d’autres experts, la ressemblance l’arrangeait bien.

Figurines en ivoire de Cnossos

Les figurines minoennes en ivoire sont relativement rares et n’ont été mises au jour que dans quelques régions de Crète. Les objets en os sculpté ou en bandes d’ivoire, tels que les plaques, les incrustations, les peignes et les récipients, sont plus courants, mais l’art de sculpter l’ivoire pour en faire des figurines arrondies semble s’être limité à la période néopalatiale minoenne (env. du 17e au 15e siècle avant notre ère). En général, les figurines en ivoire qui ont survécu ne sont pas bien conservées. La plupart des pièces trouvées sont des fragments de figurines – têtes, bras ou pieds en ivoire. De nombreuses statuettes minoennes étaient composées de plusieurs pièces en ivoire fixées à des sections faites d’autres matières qui n’ont pas survécu, dont du bois.

Acrobats from the Ivory Deposit at Knossos, Evans Palace of Minos vol. 3 (1930)

Acrobates du dépôt d'ivoire de Cnossos, vers 1600-1500 avant notre ère, conservés au Musée archéologique d'Héraklion, en Crète. 
Image : A. Evans, Palace of Minos volume 3 (1930) figures 296 & 297, planche 36.

En 1902, Evans met au jour les premières figurines en ivoire à Cnossos. Il découvre dans l’aire domestique à l’est de la cour centrale, ce qui pourrait être les restes carbonisés d’une boîte en bois qui, selon lui, était tombée du « trésor du temple », à l’étage supérieur. Le contenu de la boîte, qu’Evans a appelé le « dépôt d’ivoire », comprend des membres en ivoire de plusieurs personnages masculins. Ces membres comprennent des jambes et des pieds, des bras dont les veines, les muscles et même les bracelets sont nettement définis, et des têtes, avec des traits sculptés et des trous pour fixer des mèches de cheveux en bronze doré. La seule figurine suffisamment complète pour être reconstituée est un acrobate masculin, la tête penchée en arrière, les bras et les jambes tendus, mesurant près de 30 cm de haut. La surface de cette figurine est mal conservée, mais elle était composée d’une tête, de bras, de jambes et d’un torse en ivoire sculptés séparément, reliés par une partie manquante de la taille, aujourd’hui restaurée, mais peut-être en bois à l’origine. La tête en ivoire est percée de trous pour des mèches de cheveux. Dans le même dépôt se trouvait également une partie de la tête d’un taureau en faïence, ce qui a suggéré à Evans qu’il s’agissait autrefois d’un modèle miniature d’un spectacle de saut au-dessus d’un taureau, avec des acrobates en ivoire.

Plusieurs autres fragments de figurines en ivoire ont été découverts lors de fouilles ultérieures dans un autre chantier de Cnossos. De 1956 à 1962, la « voie royale » au nord du palais a été explorée lors de fouilles menées par Sinclair Hood pour le compte de l’École britannique d’architecture d’Athènes. Des fragments de figurines masculines en ivoire, ainsi que les vestiges possibles d’un atelier de sculpture sur ivoire, y ont été découverts. Les fragments de bras, de mains et de pieds en ivoire présentent le même souci du détail des muscles et des veines que ceux découverts en 1902, mais ils appartiennent à des personnages de plus grande taille – mesurant à l’origine plus de 40 cm – dont l’un est vêtu d’un kilt court et l’autre de sandales sculptées dans l’ivoire.

Figurines en ivoire de Palaikastro (Roussolakkos), côte orientale de la Crète 

Depuis plus d’un siècle, des archéologues de l’École britannique d’architecture effectuent des fouilles sur le site de la grande ville minoenne de Roussolakkos, près de la ville moderne de Palaikastro, dans l’est de la Crète, et dans le sanctuaire voisin de Petsophas, situé au sommet d’une montagne et datant de l’âge de bronze. Les fouilles ont fait l’objet de nombreuses publications et d’autres documents sont conservés dans les archives de l’École britannique d’architecture.

The Palaikastro Kouros, (c) The British School at Athens

Le « Palaikastro Kouros », vers 1525-1450 avant notre ère, aujourd’hui conservé au Musée archéologique de Sitia, en Crète 
Photographie reproduite avec l’autorisation de BSA Excavations Records-PLK 420-PhA 454 © The British School at Athens

Cette magnifique statuette a été mise au jour entre 1987 et 1990 sur le site archéologique de Roussolakkos, lors de fouilles menées par J.A. MacGillivray et L.H. Sackett. Elle a été trouvée en plusieurs fragments, dont certains étaient brûlés. Sa reconstitution a permis d’affirmer qu’il s’agissait d’un jeune homme d’environ 50 cm de haut, composé de huit sections d’ivoire assemblées avec du buis et ornées de matériaux précieux, tels que des cheveux en serpentine sombre, des globes oculaires en cristal de roche et des vêtements en feuille d’or (des sandales et un kilt). Contrairement aux autres figurines minoennes (tant celles mises au jour lors de fouilles que celles d’origine douteuse) en ivoire d’éléphant, cette statuette est en ivoire provenant des canines inférieures d’un hippopotame. Il s’agit de la plus grande et de la plus élaborée des figurines en ivoire connues de Crète.

Les archéologues ont identifié le bâtiment 5 comme un sanctuaire et le jeune homme en ivoire comme une statue de culte, peut-être un jeune Zeus, qui, selon la légende, serait né dans la grotte du Diktéon. Ils pensent que le sanctuaire du bâtiment 5 a été vandalisé et que la figurine a été intentionnellement brisée et dispersée avant que l’ensemble du bâtiment ne soit finalement détruit vers 1450 avant notre ère.

Ivory boys from Palaikastro, Evans Palace of Minos vol. 3 (1930)

 

Les garçons en ivoire de Palaikastro, vers 1600-1500 avant notre ère
A. Evans, Palace of Minos, vol. 3 (1930) fig. 310

C’est au cours des premières saisons de fouilles à Roussolakkos, menées par R.C. Bosanquet et R.M. Dawkins, qu’une autre paire de petites figurines en ivoire a été trouvée dans une maison minoenne au sud du chantier (bloc Sigma) en 1904. Par coïncidence, C.T. Currelly, futur premier directeur du ROM, a participé aux fouilles. Il s’agit de deux figurines en ivoire représentant de jeunes garçons au crâne rasé, l’un assis et l’autre debout. Le garçon assis, qui mesure environ 5 cm, a été sculpté dans une seule pièce d’ivoire, tandis que le garçon debout, qui mesure 10,5 cm, semble, d’après les photographies, avoir des bras sculptés séparément et rattachés à l’épaule. Lorsque ces pièces ont été mises au jour, on pensait qu’il s’agissait d’objets égyptiens importés, mais on admet aujourd’hui qu’elles ont été fabriquées par des artisans minoens.


La plupart des figurines minoennes en ivoire proviennent de ces deux sites crétois, mais il existe des exemples de fragments qui ne sont pas sculptés aussi finement et qui suggèrent qu’il existait plusieurs ateliers crétois anciens produisant des styles différents. Les têtes et les membres de petite taille découverts en 1980-1982 dans les bâtiments palatiaux minoens de Turkogeitonia, à Archanes, près de Cnossos, sont sculptés plus grossièrement. Il existe également quelques exemples de figurines mycéniennes en ivoire provenant de la Grèce continentale et datant à peu près de la même époque, mais dont le style est assez différent. Le meilleur exemple est peut-être le trio de figurines sculptées dans un seul morceau d’ivoire, trouvé à Mycènes et conservé au Musée archéologique national d’Athènes.

L’une des questions les plus importantes soulevées par cet article et le précédent est la nécessité de comprendre, de préserver et d’enregistrer le contexte archéologique et le lieu de découverte de tout artéfact dans le cadre de fouilles minutieuses. Lorsque nous perdons de données sur l’endroit où un objet a été trouvé, soit parce qu’il n’a pas été soigneusement mis au jour, soit parce que les registres appropriés n’ont pas été conservés, des informations précieuses sont perdues à jamais. Nous ne savons pas où l’objet a été trouvé, ni ce qu’on a trouvé d’autre avec lui, et, comme le montre toute mon enquête sur la déesse du ROM, nous avons même du mal à démontrer le caractère ancien de l’artéfact. Les dommages causés par le pillage des sites archéologiques et le commerce des antiquités font l’objet de nombreuses discussions. Si le sujet vous intéresse, je vous recommande Looting Matters (un blog du professeur David Gill) et Trafficking Culture (un projet de recherche de l’Université de Glasgow).

Les études comparatives entre la déesse du ROM et les objets qui s’en rapprochent a mené à la conclusion que la statuette dans la collection du Musée est un faux moderne, mais est-ce juste ?

Lectures complémentaires

C.L. Cooper (Kate Cooper),"Biography of the Bull-Leaper : A 'Minoan' Ivory Figurine and Collecting Antiquity', in Cooper C.L. (ed) New Approaches to Ancient Material Culture in the Greek & Roman World (Leiden : Brill, MGR 27, 2021).

S. Hemmingway, "Art of the Aegean Bronze Age" The Metropolitan Museum of Art Bulletin v. 69 no. 4 (Spring 2012)

K. Lapatin, Mysteries of the Snake Goddess. Art, desire, and the forging of history. (Boston & New York, 2002)

N. Dimopoulou-Rethemiotaki The Archaeological Museum of Heraklion (Fondation Latsis, 2005)

J.A. MacGillivray, J.M. Driessen & L.H. Sackett (eds.) The Palaikastro Kouros, A Minoan Chryselephantine Statuette And its Aegean Bronze Age Context (British School at Athens Studies 6, 2000).

A. Evans, Palace of Minos : A Comparative account of the successive stages of the early Cretan civilization as illustrated by the discoveries at Knossos (Macmillan London, 1921-1935).
Déesses serpents" en faïence provenant des dépôts du temple : Volume 1 (1921) pp. 495 et suivantes
Acrobates" en ivoire du dépôt d'ivoire : Volume 3 (1930) p.428 ff
Garçons en ivoire de Palaikastro : Volume 3 (1930) p. 446 & Planche XXXVII

Une œuvre d'art verticale composée de tiges de bambou brunes avec des fleurs de ipomée bleues et blanches et des feuilles vertes qui s'entrelacent.

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