Comment recoller les morceaux?

Il y a dix ans, des pilleurs saccageaient le Musée national d’Irak. Ils se sont ensuite attaqués au réseau incomparable de sites archéologiques du pays, inondant le marché international des antiquités d’artéfacts qui ne peuvent être remplacés. Aujourd’hui, des spécialistes d’Irak et de l’étranger retournent enfin sur les lieux du crime.

Clemens Reichel
Version française de l’article paru dans ROM Magazine, printemps 2013. Téléchargement du pdf  

Les images du Musée national d’Irak diffusées par les médias le soir du 12 avril 2003 étaient d’une dévastation à pleurer. Elles dressaient le triste constat de salles mises à sac et de vitrines volées en éclats. Au milieu de ces images, une femme vêtue de noir pleurait, répétant sans cesse en arabe : « Il ne reste rien… ils ont tout pris! »

Pour moi et les spécialistes de l’archéologie mésopotamienne, ces images étaient insoutenables. Une des collections les plus précieuses au monde avait été pillée dans la foulée de la chute de Bagdad aux mains des forces américaines et de la coalition. Les comptes rendus des premiers témoins laissaient entendre que tout avait été volé. La plus importante collection archéologique mésopotamienne au monde – 170 000 artéfacts – n’était plus! Sous le choc, je tentais de saisir la pleine portée de la catastrophe. Qu’est-ce que cela signifiait? Comment une telle chose avait-elle pu se produire? Plus rien?

Berceau des civilisations sumérienne, assyrienne et babylonienne, l’Irak accueillait depuis des dizaines d’années des archéologues du monde entier et son service des Antiquités disposait d’un important budget. Au milieu des années 1960, un nouveau musée national doté d’installations et d’équipement de restauration à la fine pointe de la technologie avait été construit à Bagdad. Les problèmes sont apparus dans les années 1980 avec la guerre entre l’Iran et l’Irak, qui constitue un grave danger pour les archéologues sur le terrain. La situation se dégrade au cours de la décennie suivante. L’invasion du Koweït par l’Irak en août 1990 et la guerre du Golfe en 1991 mettent fin aux missions archéologiques étrangères, tandis qu’un embargo économique force le service des Antiquités à se défaire de ses employés.

Bien que certains musées d’Irak aient été pillés après la guerre du Golfe, ce sont les sites archéologiques qui ont été le plus durement touchés. Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’Irak disposait d’un système de patrouille des sites archéologiques d’une grande efficacité. À la différence de nombreux pays avoisinants, il avait donc réussi à empêcher le trafic de ses antiquités à grande échelle. Avec la guerre et l’embargo, la situation change du tout au tout. De plus en plus démunie, la population rurale pille les sites archéologiques. Sans inspecteurs ni gardiens, le ministère des Antiquités est sans défense.

Conscients des enjeux mais sans grands moyens, les archéologues irakiens entreprennent de contrecarrer les projets des pilleurs avec la seule arme à leur disposition : effectuer un maximum de fouilles bien réglementées dans un temps minimal. Mise en œuvre avec un minimum de support logistique, l’opération s’avère dangereuse. Dans bien des cas, les archéologues sont pris en chasse par des pilleurs armés. Dans une entrevue accordée à Andrew Lawler de la revue Science, Donny George Youkhanna (connu de nous tous sous le nom de « Donny George ») raconte qu’un jour « une horde de 50 à 70 pilleurs ont fait irruption sur le chantier et se sont opposés aux forces du gouvernement pendant une journée complète […] Une douzaine des nôtres ont été blessés et certains sont morts ». Après avoir reçu une blessure à la tête (nécessitant 14 points de suture), Donny George en est venu à porter une Kalashnikov lorsqu’il se rendait dans le sud de l’Irak.

Après 2000, la situation politique et économique s’améliore légèrement. Au début 2001, un groupe international d’archéologues se rend en Irak pour étudier la possibilité de reprendre les fouilles. L’espoir sera cependant de courte durée. Les attentats du World Trade Center en septembre 2001 remettent tout en cause. Très vite, il apparaît que l’Irak allait vivre une autre guerre.

Ayant en mémoire les dommages subis par les sites et les musées durant la guerre du Golfe en 1991, les archéologues communiquent avec le ministère de la Défense américaine. Un des archéologues, McGuire Gibson de l’Institut oriental de l’Université de Chicago (un de mes professeurs), assemble un recueil de cartes de 4000 sites ayant une importance archéologique et culturelle. Dans un survol publié dans la revue Science en mars 2003, au tout début de la guerre, Gibson signale la précarité des sites se trouvant à l’intérieur d’éventuelles zones de combat et conclut en disant : « les archéologues, les historiens de l’art et les historiens du monde entier s’inquiètent pour le Musée national d’Irak à Bagdad et le musée de Mossoul, ainsi que pour leurs collègues qui y travaillent et qui ne ménageront aucun effort pour protéger les collections. »

Trois semaines après la chute de Bagdad le 9 avril, les pilleurs envahissent le musée. Le vide politique créé par l’effondrement de l’État irakien et la négligence des forces de la coalition ont permis aux maraudeurs de saccager le musée pendant deux jours. L’affaire éclate au grand jour le 11 avril lorsque des journalistes français et australiens entrent dans le musée. Le lendemain, les images témoignant de l’ampleur de la dévastation font le tour du monde.

Donny George, alors directeur du musée de Bagdad, se fait le porte-parole de la communauté archéologique irakienne qui tente de prendre la pleine mesure du pillage. Universités et musées de plusieurs pays lancent des projets pour retrouver les artéfacts volés. L’Institut oriental de l’Université de Chicago, où j’étais alors associé de recherche, crée une base de données électronique des artéfacts du musée de Bagdad ainsi qu’un serveur de liste sur l’état du patrimoine culturel irakien.

Au début mai 2003, la version du pillage qui circule est mise en doute. D’après certains reportages, seulement 33 objets, puis 39 objets ont disparu. D’autres reportages, y compris un de la BBC, revoient les chiffres à la hausse mais impliquent les cadres du musée dans l’affaire – des accusations qui se sont révélées sans fondement. Les archéologues qui ont dénoncé le pillage sont tournés en dérision pour avoir propagé une histoire soi-disant fabriquée de toutes pièces.

Comme dit le proverbe, la première victime de la guerre est la vérité. Avancées avec une hâte excessive, les demi-vérités sur le pillage du Musée national d’Irak brossent un portrait trompeur de la situation. On savait que la collection du musée comptait quelque 170 000 objets catalogués. Lorsque les images des salles vides font le tour du monde, certains tirent la conclusion hâtive que la totalité des 170 000 artéfacts avait été volée. Sur le strict plan logistique, c’était impossible. Déplacer autant d’artéfacts, dont certains pesaient plusieurs tonnes, en 48 heures relevait de l’impossible même pour une armée d’emballeurs et de restaurateurs, encore moins pour une bande de maraudeurs. Il était tout aussi trompeur de parler de 39 artéfacts au total parce qu’il s’agissait d’une liste de fleurons exposés dans les salles permanentes. Tous ceux qui ont déjà œuvré dans le milieu muséal savent que les objets en montre ne représentent qu’une infime partie des collections. Restait à voir l’état dans lequel se trouvaient les réserves du musée.

Des spécialistes du monde entier ne tardent pas à se rendre à Bagdad dans la foulée des pillages. Dès la fin avril, John Curtis, alors directeur du département de l’Asie occidentale du British Museum, visite le musée, suivi d’un groupe de conservateurs et de restaurateurs venus évaluer l’ampleur des dommages. À la mi-mai, une équipe réunissant des experts américains, dont le professeur Gibson de l’Institut oriental de l’Université de Chicago, se rend en Irak sous les auspices de l’UNESCO et de la Société National Geographic pour inspecter le musée et visiter des sites archéologiques que l’on suppose avoir été endommagés durant les combats ou mis à sac par des pilleurs. C’est à cette époque que Matthew Bogdanos, procureur général de la ville de Manhattan et colonel de réserve dans la Marine américaine, se voit confier la tâche de créer un groupe de travail à Bagdad pour dresser le bilan des pertes.

Les meilleures sources sont, bien entendu, nos collègues irakiens qui travaillaient au musée à l’époque du pillage. Comme l’a rappelé Donny George lors d’une conférence prononcée au ROM en septembre 2003 (sa première visite en Amérique du Nord après la guerre d’Irak), sachant la guerre imminente, ils avaient tenté de se préparer en retirant des salles tous les artéfacts susceptibles d’être déplacés. Les objets les plus précieux – les trésors du cimetière royal d’Ur et l’or de Nimrud, par exemple – avaient été déposés dans une chambre forte sous la Banque Nationale à Bagdad, ce qui a permis de les sauver.

Malheureusement, les réserves du musée de Bagdad n’ont pas été épargnées. Travaillant dans le noir (l’électricité ayant été coupée), les spécialistes mettront des semaines à déterminer ce qui a été dérobé des réserves mises à sac. À la mi-juin, on doit se rendre à la triste évidence que les pertes sont encore plus lourdes qu’escomptées. Quelque 5000 sceaux-cylindres, soit une grande partie d’une collection célèbre dans le monde entier, ont disparu. En août 2003, les enquêteurs de la Marine américaine déposent le premier compte rendu détaillé des pertes. Les chiffres seront revus à la hausse et à la baisse au cours des trois années qui suivent. Aujourd’hui, on s’entend pour dire que quelque 15 000 artéfacts ont été dérobés au musée.

Certains objets ont été retournés au musée dans les jours suivant le pillage. Leur nombre demeure aussi difficile à déterminer que la raison de leur retour. Rappelons cependant que, pour les Irakiens, le musée de Bagdad et sa collection étaient un symbole de fierté nationale qui dépassait largement la politique. En juin 2003, le vase d’Uruk, à Warka, trésor de l’Irak antique (reproduit dans presque tous les ouvrages sur la Mésopotamie), est retourné au musée sous le couvert de l’anonymat. Bien que brisé (le long d’anciennes fêlures), il a pu être restauré. La tête de la Dame d’Uruk, chef-d’œuvre de la statuaire sumérienne, est recouvrée en octobre 2003. Malheureusement, d’autres objets sont irrécupérables. La célèbre Lyre dorée d’Ur (qui fait pendant à la Grande lyre d’Ur figurant dans l’exposition La Mésopotamie) a été dépouillée de son or par les pilleurs. Même si on réussit à la restaurer, elle s’en trouvera à jamais altérée.

Le pillage du Musée national d’Irak était une catastrophe, mais il y avait pire encore. À la fin 2003, le survol des sites archéologiques par les forces de la coalition révèle que les principaux chantiers ont été transformés en labyrinthes par les pilleurs. Des trous avaient été creusés régulièrement et reliés par des tunnels afin d’assurer une « extraction » optimale des artéfacts. La perte de données est incommensurable : des vestiges architecturaux sont détruits et des artéfacts sont prélevés sans rendre compte de leur contexte. Des spécimens d’une très grande valeur scientifique (poteries, outils, os d’animaux, vestiges végétaux et charbon) sont rejetés parce qu’ils n’ont aucune « valeur marchande ». L’histoire archéologique de Sumer, surtout explorée au début du XXe siècle avec des techniques lacunaires, ne nous sera jamais entièrement révélée. 

En 2006, craignant pour leur sécurité, de nombreux archéologues quittent le pays, y compris Donny George qui, l’été 2006, s’installe aux États-Unis où il a accepté un poste de professeur associé à l’Université Stony Brook à Long Island (New York).

Rien d’étonnant à ce que, depuis une vingtaine d’années, le marché des antiquités soit bien « approvisionné » en artéfacts mésopotamiens, en particulier des sceaux-cylindres et des textes cunéiformes en sumérien ou en akkadien (les langues babylonienne et assyrienne). Le fait que très peu d’artéfacts peuvent être associés au Musée national d’Irak confirme qu’ils proviennent pour la plupart de fouilles clandestines. Ces objets posent des défis de taille aux autorités et aux archéologues. En effet, l’origine d’un artéfact mis au jour illégalement est difficile sinon impossible à établir et le fardeau de la preuve incombe à la poursuite. Là où un artéfact dérobé à un musée est généralement enregistré au moment de son acquisition (ce qui peut servir de preuve devant les tribunaux), un artéfact provenant de fouilles clandestines n’est pas documenté.

Cela dit, cette sombre période a été ponctuée de quelques belles actions. Je pense au dévouement de nombreux soldats américains qui ont communiqué avec nous, qui nous ont envoyé des photographies d’antiquités qui avaient été saisies et qui ont même offert de se rendre sur des sites archéologiques non loin de leur base – parfois à leurs risques et périls et sans l’autorisation de leurs supérieurs. Cette alliance inusitée entre universitaires et soldats (ces jeunes hommes et jeunes femmes qui étaient nos yeux et nos oreilles sur le terrain) constitue l’un de mes meilleurs souvenirs de cette triste époque.

Dernièrement, la situation s’est améliorée. La reconstitution progressive du service des Antiquités a freiné les activités de pillage. Le Musée national d’Irak a été restauré et ses salles ont été réaménagées sous la direction d’experts internationaux. Cela dit, en date de février 2013, il n’avait pas encore rouvert ses portes. Quelque 8000 artéfacts ont été recouvrés. De jeunes archéologues irakiens bénéficient de programmes de formation nationaux et internationaux. Les sites accueillent de nouveau des archéologues étrangers et les universités et musées d’Allemagne, de France, de Grande-Bretagne, d’Italie et d’Amérique du Nord planifient leur retour en Irak. Bien que les pertes attribuables aux pillages des musées et des sites soient irremplaçables, les fouilles archéologiques pourront enfin reprendre normalement après plus de 20 ans de perturbations.

Malheureusement, celui qui, plus que quiconque, attendait ce moment n’a pas vu son rêve se réaliser. Le 11 mars 2011, Donny George est décédé alors qu’il se trouvait à Toronto, une ville à laquelle il était très attaché depuis son séjour en 2003. Il nous appartient maintenant de poursuivre l’œuvre qui fut la sienne.