LES DENTS DE LA MER SILURIENNES

Posted: 6 août 2014 à 10 h 56 , by David Rudkin
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Illustration of Acanthodian

À quoi pensez-vous si je vous dis le mot « mâchoires » en français ou jaws en anglais? En entendant le deuxième, beaucoup d’entre vous songeront à Jaws (Les dents de la mer), film à succès de 1975, mettant en vedette un grand requin blanc mécanique affamé tentant de dévorer ses proies – jouées par des acteurs presque aussi mémorables. Il se peut aussi que vous vous souveniez d’un autre classique, plus récent celui-ci, mais faisant revivre une époque bien plus ancienne : la série des Parc jurassique et les mâchoires dégoulinantes de bave de leurs dinosaures carnivores. Quelle que soit la bête féroce que vous imaginiez, il s’agit sans doute d’un vertébré aux mâchoires puissantes et à la gueule hérissée de dents pointues.    

Un prédateur vertébré, la mâchoire pleine de dents, dites-vous? J’ai une petite surprise pour vous : ces animaux sont apparus il y a seulement 440 millions d’année environ, à l’aube du Silurien, longtemps après l’origine probable des vertébrés agnathes (sans mâchoires) pendant l’explosion cambrienne. Ces gnathostomes (terme tiré des mots grecs signifiants « mâchoire » et « bouche ») très anciens font partie d’un groupe éteint de poissons à l’allure bizarre appelé les acanthodiens. Les premiers fossiles trouvés, isolés ou éparpillés sur les surfaces rocheuses, consistaient presque exclusivement de minuscules écailles minéralisées, de nageoires dotées de grandes épines et, rarement, de mâchoires. Le reste de leur squelette était constitué non pas d’os mais bien de cartilage, comme les requins et les espèces apparentées. C’est à cette caractéristique – ainsi qu’à leur profil hydrodynamique et aux épines rigides qui prolongent leurs nageoires – qu’ils doivent leur sobriquet de « requins épineux ». Même si la grande majorité des paléontologues croient que les acanthodiens sont apparus avant les requins, ils ne sont pas encore sûrs de la place qu’ils occupent au sein des poissons.

Abréviations : adfs = épine de la nageoire dorsale antérieure; afs = épine de la nageoire anale; djb = mâchoires dentigères; ll = ligne latérale; pdf = nageoire dorsale postérieure; pectfs = épine de la nageoire pectorale; pelvfs = épine de la nageoire pelvienne; sc = scapulocoracoïde. Échelle graphique : 1 cm

La découverte récente, par un collectionneur amateur, de nouveaux fossiles dans des roches du Silurien supérieur (il y a environ 420 millions d’années) du sud de l’Ontario jette enfin de la lumière sur les zones d’ombre de l’évolution des vertébrés à mâchoires primitifs. Ce qu’on savait sur les acanthodiens provenait surtout des fossiles, relativement rares mais beaucoup plus complets, d’espèces d’eau douce vivant au Dévonien ou au Carbonifère, périodes plus récentes où ils avaient déjà acquis de nouveaux traits tendant à masquer leurs origines. Ce spécimen unique en son genre, généreusement donné au Musée royal de l’Ontario par son découvreur, constitue le seul acanthodien quasi complet au monde trouvé dans des roches prédévoniennes. Il nous montre clairement comment les différentes parties de ces gnathostomes primitifs s’articulent et forment un prédateur aquatique compact. Carole Burrow (du Musée du Queensland à Brisbane – une autorité mondiale en matière de poissons primitifs préhistoriques) et moi-même avons publié un article à ce sujet dans le numéro du 5 août de la revue PLOS ONE. Ce fossile a été classé dans l’espèce Nerepisacanthus denisoni, dont on ne possédait avant que quelques vestiges incomplets partiellement articulés et qu’on avait trouvée dans des roches siluriennes du Nouveau-Brunswick.

Ce fossile, préservé dans les deux moitiés d’une roche, ne mesure que 11,2 centimètres de long, depuis les mâchoires jusqu’à l’extrémité de la nageoire caudale. Il s’agit sans doute d’un individu immature. Bien qu’il soit difficile de les voir à l’œil nu, ce spécimen comporte une foule de détails intéressants. Collaborant avec les auteurs de l’article, la paléoartiste talentueuse Danielle Dufault a créé une magnifique reconstruction bidimensionnelle de notre poisson dans une lagune tropicale du Silurien. 

Regardez ces vidéos de YouTube, où Danielle et moi vous expliquons cette découverte fascinante et la façon dont nous l’avons animée.

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